Matéo Palévody à résidé du 05/10/2019 au 12/10/2019
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Les rivières invisibles
Matéo Palévody
date de résidence 05/10/2019 - 12/10/2019
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Gandalf affrontant courageusement le Balrog, bravo à lui.

Les rivières invisibles

Introduction – Gandalf n’est pas là.

Il y a une chose que nous pouvons envier aux Rohirims qui s’apprêtent à charger sur les champs du Pelennor : L’ennemi contre lequel ils se déversent a une forme concrète. Il s’agit des armées de Sauron, qui sont là pour exterminer les hommes et leurs peuples alliés.

Jackie Mittoo & Soul Vendors – Ram Jam

Quand les étudiants surplombèrent les champs du Pelennor contemporain, ils ne trouvèrent aucune masse noire, aucune figure du mal qui venait pour les accabler. Juste le vide et le bruit du vent. C’est con, cela faisait longtemps qu’ils s’organisaient, et les messagers qui étaient venus les prévenir du conflit qui faisait rage étaient hors d’haleine, dépourvus d’espoir, les priant de venir en aide au peuple libre des humains. Mais voilà, les champs du Pelennor contemporain étaient vides. Et la grande cité dont ne semblait émaner aucun cri, aucune agitation, était intacte, reposant calmement contre l’Ered Nimrais. On demanda plusieurs fois : Legolas, que voient vos yeux d’elfe ? Mais rien, toujours ce bruit sourd de l’air.

Qu’ont donc fait les étudiants une fois certains qu’il n’y aurait pas d’affrontement? Ils ont planté les tentes en haut de la colline et allumé des feux pour préparer le ragoût de pomme de terre à la viande séchée. Ils mangeaient autour de différents cercles et tandis que quelques discussions s’installaient, on pouvait sentir dans l’atmosphère comme une odeur de tracas. Pourtant on aurait pu s’attendre à de la joie de leur part. Pas de violence aujourd’hui, qu’est-ce qui ne va donc pas ?

Pendant qu’ils mangeaient, il se mit à leur pleuvoir sur la tête. Certains éprouvèrent alors une grande méfiance à l’égard de cette pluie : était-ce un simple crachin, tout à fait normal pour la saison ? Ou était-ce Sauron qui annonçait l’arrivée de sa malice en assombrissant le ciel ?

Difficile de décider s’il fallait s’inquiéter outre mesure, alors l’ambiance demeura désespérément pourrie, au dessus des champs du Pelennor contemporain.

Plus bas, la rivière commençait à déborder dans une complainte neigeuse. Gandalf n’était pas là. Qui alors pourrait dire d’où provient le mal être, ou le guérir ?

Liebestraume no.3 transcription de Mario Parodi

Legolas attendant que j’écrive le première partie

Partie 1 – L’apéro usé

J’étais accoudé à la fenêtre de ma salle de bain et pensais à l’année que j’étais sur le point de vivre. Une voix chuchotait alors dans ma tête: « I didn’t know it yet, but this year was about to be one of the happiest year of my life. » De cette même fenêtre, je pris mon téléphone et appelai Pierrick:

  • – Allô Pierrick? Je vous appelle concernant la sortie de ski que vous organisez en février prochain. Reste-t-il des places?
  • – Bonjour. Oui il en reste. J’aurais besoin de savoir votre prénom. Ok. Pour les frais d’inscription, on est aux alentours des six-cent euros la semaine, nourriture, logement et forfait compris. Et une dernière question, quel est votre niveau de ski?
  • – Eh bien, je me débrouille.
  • – Ah ben voilà. En me disant ça vous me prouvez que vous êtes un très bon skieur. Je me méfie des gens qui affirment avoir un très bon niveau. En général, ils font demi-tour dès le premier couloir. Ecoutez, je vous apprécie pas mal, je vais donc être honnête avec vous. J’ai perdu mon père il y a quelques jours, vous pouvez donc vous imaginer que je ne suis pas au meilleur de ma forme. C’est pourquoi je ne peux pas garantir que la sortie aura bien lieu. Mais si ça se fait, soyez sûr que vous ferez partie des premiers informés. Au revoir. Bon après-midi.

En vérité, mon niveau de ski se résumait bien à la simple débrouille. Mais les paroles de Pierrick me conduisirent tout même à me considérer comme un bon skieur. Je me sentais flatté. Je commençai même à m’imaginer que cet homme que j’avais eu au téléphone était mon père et j’étais tout fier du compliment qu’il venait de faire. Cela me donna presque envie de sortir dehors et de courir pour essayer mes nouveaux super pouvoirs, ou quelque chose comme ça, un acte d’enfant. Après ce coup de téléphone, je m’étais immédiatement mis à m’imaginer comment se déroulerait la semaine au ski. Je me tenais aux côtés de Pierrick avec un air détaché et fier et lui s’adressait à son collègue sur un ton mystérieux:    « Il est impressionnant le p’tit nouveau, tu vas voir. »Et hop je m’élançais dans le couloir, droite gauche, droite gauche, avec une habileté redoutable.Finalement je n’étais jamais allé à cette sortie, parce que je n’en avais pas les moyens. Je m’en voulais de ne pas avoir prévenu Pierrick que je ne viendrais, et pendant un temps, je m’étais inquiété de recevoir un nouvel appel au cours duquel il m’exprimerait sa profonde déception:    « Tu m’as abandonné, et dire que je commençais à te considérer… Comme un fils. »Mais il n’avait jamais appelé, et j’avais rapidement oublié cet étrange épisode.
Dans un train pour Bourg en Bresse, je fis la rencontre d’Eric et de sa fille Lune. Ils rentraient d’un voyage en Suède, entre père et fille. Nous avions commencé à faire connaissance après que je les ai aidés à porter leurs nombreux bagages à la correspondance de Mulhouse. Ils m’avaient alors invité au restau à Belfort pour me remercier. Ils étaient vraiment drôles, très complices et naturels. J’enviais la relation qu’ils avaient. Pendant le repas, Lune sortit le Seigneur des anneaux de son sac, un gros livre qui regroupait les trois épisodes. Je commençai immédiatement à me recréer une enfance, différente de celle que j’avais vraiment vécu, une enfance aux côtés de Lune et d’Eric. Lui qui m’engueule pour que je fasse mes devoirs, et elle avec qui ma complicité augmentait d’années en années, jusqu’à ce que nous partions pour nos études dans des villes éloignées et que nous nous retrouvions pour Noël dans la maison de notre père à nous deux. Olalala…Toute cette vie potentielle envahit mon imagination, j’aurais aimé pouvoir m’endormir sur le champ et faire un long rêve où je vivrais avec eux. Mais le caractère impossible et invisible de cette vie, après y avoir goûté en vision, me terrassa, et il m’était de plus en plus difficile de parler. Nous échangions nos numéros de téléphone avec Eric: « appelle si un jour tu passes dans le coin. » Mais je présentais que nous ne nous appellerions jamais. Quand je dus les quitter, je m’efforçai de prendre un air à la foi tendre et indifférent, pour ne pas qu’ils sentent que je m’étais attaché à eux plus qu’il n’était convenable. Un air de « A la revoyure »; « Bucle up Bacaroo », « aucun problème. » Mais quand je fus définitivement loin d’eux, une furieuse envie de pleurer me saisit, sans réellement aboutir.
Quand j’étais plus jeune, j’allais souvent dans la maison de mon meilleur ami. Il y avait là un grand salon dans lequel se trouvait aussi une cuisine. J’aimais particulièrement cette grande pièce pour son odeur d’épices et de bois, mais aussi et surtout, pour un son qui résonnait entre les murs, à intervalles longs et qui ressemblait à un cri étouffé, une légère complainte. Quand ce son apparaissait j’étais traversé par une agréable sensation de confort et de repos.Un soir, je m’étais retrouvé seul dans le salon avec le père de cet ami. Je n’avais pas grand chose à lui dire, mais j’avais tout de même entamé une conversation en lui demandant d’où venait le fameux bruit:

  • – Ca vient du frigo. Je ne sais pas exactement à quoi c’est du, mais ça ne me dérange plus de toute manière. Au début, je croyais qu’il y avait un animal en train de mourir dans le mur. 

Je ne suis pas très habile pour décrire les sons, mais effectivement, on aurait pu croire entendre un renard blessé ou agonisant.  Mais alors, par quel étrange procédé, ce son pouvait-il déclencher en moi quelque chose d’aussi agréable?Il me fallait l’écouter mentalement à plusieurs reprises. Il était vrai qu’il ressemblait à un cri de douleur lointain, mais j’en vins par la suite à l’associer à une chose tout autre après quelques réflexions. Ce bruit s’apparentait, en fait, à celui d’un ordinateur qui démarre, c’est à dire un bruit de ventilateur et d’électronique. Je me souvenais alors que j’aimais être dans cette maison aussi parce que je pouvais jouer très longtemps au jeux vidéos, ce qui n’était pas possible chez moi. D’autre part, ce bruit de machine avait un aspect doux d’appareil récent et efficace, s’opposant  aux sons gris des moniteurs de ma maison qui étaient assez vieux et lents.Voilà donc pourquoi j’aimais ce bruit.
Lorsque je quittai la salle de bain après avoir appelé Pierrick, j’entendis ce même son qui surgit par la fenêtre derrière moi et j’en fus immédiatement ému. J’eus la sensation de me trouver au bon endroit, dans cet appartement dans lequel je venais d’emménager. Cette fois-ci, le son ne semblait pas provenir d’un frigo, mais bien de la fenêtre, d’un vent qui peut-être provenait directement du village où j’avais passé mon enfance.Ce village s’appelait Lapeyrouse-Fossat. J’étais en train de lire dans ma chambre par un vent semblable à celui qui m’avait envoyé la complainte des ventilateurs. Au lieu d’une complainte, j’entendis mon téléphone qui sonna. Je le ramassai pour lire le message:

  • « Bonjour, comme tu étais élève à l’école Georges Brassens de L’apéro usé, j’ai pensé que tu aurais souhaité être informé. L. est décédé ce matin dans un accident de voiture. Je suis désolée. »

Le correcteur automatique avait écrit « L’apéro usé », au lieu de Lapeyrouse-Fossat. Il semblait alors avec un évidence embarrassante et catastrophique que le lieu de mon enfance, seul espace qui m’appartenait concrètement, venait d’être bafoué, balayé. Le village venait de disparaître sous la neige.
J’essayais, moi même, d’appliquer des correction automatiques à ma vie. Et je me mentais volontiers en m’imaginant bon skieur, ou le fils d’un ou d’une autre. Cela provenait, il me semble, d’un désir de reconstruire du réel. Apporter du concret à ma vie. C’est à dire créer des choses qui ne pourraient plus m’abandonner, qui seraient ancrées en moi. Je dis mensonge, mais je ne pense pas nécessairement à des choses fausses, irréelles, plutôt des choses qui trouvent leur existence avant tout dans le psychique. Par exemple, voir ma mère n’est pas un plaisir, selon moi, c’est de l’amour concret. Un amour qui n’est pas, en premier lieu, en lien avec mon esprit et mon imagination, mais avec l’aspect le plus primaire de mon corps, ma nudité et ma voix. Car mon amour pour ma mère avait pris forme avant mon esprit. Mais l’amour que je peux porter à un ami, se manifeste en premier temps à l’intérieur de mes pensées, et ce, pendant longtemps avant que cet amour ne devienne physique. De la même manière que je m’imaginais enfant avec Lune.Ces récits que je m’invente et qui dansent dans ma tête à la manière de petites lanternes glissantes, s’apparentent aux flux de rivières qui s’entrecroisent et qui me traversent de temps à autres, chantant des épisodes qui appartiennent à d’autres vents et d’autres saisons. 

Partie 2 

Marianna

Marianna avec son père Lucien, sur le marché. 

  • – Reste là un instant, je vais voir s’ils ont des poireaux. Dit Lucien en s’éloignant.
  • – Papa!
  • – Oui, quoi? Se retournant vers sa fille.
  • – Tu reviens, einh?

Pourquoi ne reviendrait-il pas?Il revint. 

  • – Ouah! T’as vu le vélo? S’écria Marianna.

Elle s’en approcha en courant et manqua de heurter un homme qui passait. 

  • – En laisse qu’il faut les tenir… En laisse. Dit l’homme.

Marianna haussa les épaules avec indifférence et s’approcha finalement du vélo. Lucien ne dit rien. Il se sentait affligé par les paroles de l’homme mais il ne faisait rien. Il regardait Marianna qui lui souriait et il s’occupait à passer outre son désarroi et sa colère.
Alfonso, était seul dans le salon et écoutait le Liebestraum. Lucien le rejoignit et s’allongea sur le tapis. En regardant le plafond, il s’adressa à son compagnon:

  • – Si on mangeait des rillettes de thon tous les mardis, on finirait par dire « Ah! C’est le mardi des rillettes de thon. » De la même manière que Marianna qui dit « Ah! C’est le mercredi, jour de demi école. » Tu écoutes le Liebestraum dans le salon tous les jeudis, mais tu ne dis jamais « Ah! C’est le jeudi, jour du Liebestraum. » Pourquoi ne dis-tu pas ça?
  • – Je ne sais pas, c’est un peu ridicule de dire ça, non? Ce n’est pas comme le « Mercredi des frites » ou le « Samedi au fleuriste ». Ce sont des choses que nous faisons tous les trois, ensemble. D’habitude, il n’y a personne pour écouter le Liebestraum avec moi. Pourquoi donc es-tu venu aujourd’hui?
  • – C’est que j’aurais envie qu’il y ait un « jeudi Liebestraum » pour Marianna, toi et moi, répondit Lucien avec une voix hésitante. 
  • – Désolé, mon chéri, mais il ne peut pas y avoir un tel jeudi entre nous, je ne peux pas, finit Alfonso avec le regard dans le néant. 

Il se leva et alla s’appuyer contre l’ouverture de la porte qui menait à la cuisine. Marianna passa à son côté et alla s’accroupir devant le meuble à CD, sous le regard de Lucien. Elle y choisit un album de Thomas Fersen qu’elle inséra dans le lecteur de la chaîne et fit défiler les pistes jusqu’à la chanson de la chauve-souris. La chose se répéta encore trois jeudis qui suivirent, et on finit par dire « Ah! c’est le jeudi chauve-souris. »
Marianna marchait à côté d’Alfonso, ils étaient en train de traverser la place principale. Ils passaient au niveau d’une statue dressée en l’honneur d’un héros de la guerre. Alfonso songeait à ce que voyait sa fille en regardant la statue. Un personnage de roman? Avec les vertus qui vont avec? Un cimetière en plein milieu de la place? Parce que c’était là qu’on enterrait les héros? En pensant à travers Marianna, il développait une pensée qui était sienne. Mais il n’avait pas directement accès à cette pensée. Il lui fallait aller la chercher dans le monde invisible de son enfant pour qu’il parvienne à l’énoncer. Il imaginait ensuite ce qu’un homme politique verrait dans cette statue. La mémoire de son pays, certes, mais aussi, ces mêmes vertus romanesques que Marianna pouvait percevoir. Alfonso voyait ces qualités de héros dans la posture de la statue, qui le répugnaient. Il posa finalement ses yeux sur Marianna qui ne regardait pas la statue, mais tout ailleurs. Il se sentit alors convaincu de faire partie du même monde qu’elle. Quand, plus tôt, il avait mis une musique qu’il aimait dans le salon, elle était venue lui en demander le titre. Puis elle s’était allongée sur le tapis, avait mis un coussin sous sa tête et s’était mise à lire. Ils faisaient alors, selon Alfonso, partie d’un même nuage. Il n’y avait pas entre eux ce rideau sombre qu’il y avait entre les différents flux et courants qui sont en éternel conflit dans l’air, qui ne se regardent pas et qui s’imaginent comme des monstres lointains. Alfonso et Marianna partageaient une même tranche de pain, des mêmes placards, un même lit, une même odeur, défendaient le même château fantomatique. Ils étaient les deux flancs d’une vallée parcourue par une même rivière. La place sur laquelle ils marchaient était foulée, au même instant, par d’autres gens, mais ils ne les voyaient pas, ils ne voulaient pas les voir. A l’origine, il semblait que ces places étaient plutôt des forums, des lieux de rencontres. Mais c’étaient à présent des lieux de discorde silencieuses. Dans une dimension suspendue non loin, Alfonso et Marianna couraient en évitant des flèches qui s’abattaient sur eux, mais le monde le plus palpable et intelligible était d’aspect tranquille. Il y avait seulement en lui quelques traces des conflits des mondes invisibles, comme cette statue à côté de laquelle ils marchaient.

Au dessus du Zorn
pour l’instant ça se passe bien

Partie 3

La fin d’une saison

  • – « Tu n’avais pas l’air de me croire quand je te disais qu’il y aurait de nouveau un automne juste après cet été. Pourtant, nous voilà à manger des pommes comme l’année passée. J’ai cru percevoir que tu avais envie que la vie s’arrête, l’autre jour, quand nous étions dans la cuisine avec le vieux Chèrandou. Ah, tu ne disais pas grand chose ce soir là. Tu sais, moi ça ne me fait pas peur quand tu ne dis rien. Il t’a traité de couillon, ça t’a énervé mais tu n’as rien dit. Tu aurais pu lui dire que tu n’aimes pas qu’il te traite de couillon. Bon, dis-moi comment tu vas. Ca sent bon, einh? Il est encore tôt, c’est pour ça. Cette odeur là. Ca me donne envie d’appeler mes proches. Oup! Là! La racine, fais gaffe… Allez lève-toi, on continue. On chante? Non? Ok. Eh oh, on n’est pas là pour se rendre la vie difficile, einh? Tu veux pas qu’on chante, on chante pas. Point, barre. Eh, ça me fait penser. Ca ne t’a pas dérangé que je prenne quatre carottes? J’ai vu que tu en prenais d’abord deux, mais je me suis dit qu’une de plus dans l’après midi nous ferait le plus grand bien. T’as pas peur pour cette nuit? Allez, n’en parlons pas. C’est quand même un plaisir ces vestes techniques. Hop, les bras au dessus de la tête, pas de problème si je dois grimper, ça frotte pas. Super les aérations. On a bien fait de prendre deux baguettes, il me semble. Rien qu’avec les tartines de ce matin, déjà une entière de disparue. C’est fou! C’est fou, tu as senti? Déjà? Déjà un semblant d’odeur de clémentine dans cette fumée d’automne. Ca alors. Tu vois, on ne peut pas arrêter le temps, il arrive déjà. L’hiver est juste derrière les arbres là bas. Hâtons-nous. Une fois dans la forêt, ça va monter assez raide. C’est là qu’est l’entrée du bois, on y va? 
  • « Attends. Regarde. Il y a quelqu’un là bas. Ca n’est pas anodin. Tout à l’heure je te disais que l’hiver était là, j’ai l’impression que mon intuition prend forme, qu’elle s’est matérialisée dans cet inconnu qui approche. Il va probablement nous délivrer un message chargé de mystères, de symboles… Bonjour! Comment allez-vous? La route a-t-elle été… Oh! Comment? Non, là vous vous montrez désobligeant, je vous demande de vous expliquer sur le champ. Ce n’est vraiment pas gentil de votre part, nous vous laissons. Viens, viens. Ne restons pas un instant de plus près de ce personnage grossier. Il pourrait nous refiler un cafard incurable. Ca alors, quelle méchanceté! Tu as entendu ce qu’il a dit? Jamais je n’aurais imaginé faire une rencontre aussi malheureuse dans cette région. Ah! Tu sens ça? Ca sent les bonbons la vosgienne, là. Voilà, respire bien, profite. Qu’est-ce que je suis content qu’on passe du temps ensemble. De plus, c’est agréable d’être avec quelqu’un qui a le même rythme. Ha! Ha! J’en ai connu des nullosses. Ah oui oui. Non, sincèrement, tu as une belle démarche, tes hanches se balancent bien comme il faut, on dirait un daim. Un beau daim. Les bras, parfait. J’ai même du mal à te suivre parfois.
  • « Waou. Super la vue. Attention, te penche pas trop là. Il a plu hier, l’écoulement de l’eau ça fragilise l’ancrage de la roche. Je m’y connais. Par temps sec je t’aurais dit ok, à la limite. Mais là je préfère pas prendre de risque. Tu vois les coulées grises, sur la falaise plus bas? C’est l’eau qui ressort par des micro trous, elle passe par des mini cavités dont tu ne peux même pas imaginer la complexité du réseau. C’est absolument dingue. On est en train de marcher sur un vrai gruyère. On dirait pas, einh? On ne peut pas voir ces choses là. Méfie-toi, quand la neige fond, quand il pleut, ou quand la chaleur revient. Tout ça, c’est des facteurs d’A.CCI.DENTS. Ca a un air compact, et lourd, mais ça se dilate, comme les pommes de pin. On ne fait pas attention, parce qu’on ne peut pas directement sentir ces choses, il faut l’expérience de quelqu’un qui connait pour arriver à les percevoir, les anticiper. Tu sais que tu peux prévoir la météo en regardant les pommes de pin? Non, évidemment, tu ne peux pas dire s’il y aura du vent dans les prochaines heures avec cette méthode, ce n’est pas une science exacte, mais c’est une petite astuce de baroudeur.
  • « Si tu veux te fabriquer un bâton, tu prends une branche déjà au sol, tu ne l’arraches pas à un arbre en bonne santé, nom de Zeus. Pourquoi tu ne t’achètes pas des bâtons à décath comme tout le monde? Tiens? J’ai cru entendre quelqu’un chanter. Parfois je pars dans des rêveries tout à fait délicieuses. Attends. C’est quoi cet air que tu siffles? Naaaa… nana.. na. nana, na. C’est les wou? Les who, oui. Ah super. Tout une époque. Ca continue, par ici. On va entamer la dernière montée de la journée. Le sentier qui grimpe n’est pas très intéressant, mais il mène à un nouveau point de vue qui en vaut la peine, fais-moi confiance. 
  • « Pas facile, einh? Voilà… C’est tout là. Le troupeau de brebis flottant. Au-delà? c’est la rivière. Elle est cachée par la vapeur, elle a chaud. Regarde comme elle est fumeuse. Ca me fait penser que je t’aime, gros couillon. »

Partie 4

Une réponse tardive

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Frodon : Quelle pitié que Bilbon ne l’ait pas tué quand il en a eu l’occasion!

Gandalf : De la pitié ? Mais c’est la pitié qui a retenu la main de votre oncle. Nombreux sont les vivants qui mériteraient la mort et les morts qui mériteraient la vie. Pouvez-vous leur rendre Frodon ? Alors ne soyez pas trop prompt à dispenser mort et jugement. Même les grands sages ne peuvent connaître toutes les fins. Mon cœur me dit que Gollum a encore un rôle à jouer. En bien ou en mal, avant que cette histoire ne se termine. De la pitié de Bilbon peut dépendre le sort de beaucoup.

Frodon : Je voudrais que l’Anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé.

Gandalf : Comme tous ceux qui vivent des heures si sombres, mais ce n’est pas à eux d’en décider. Tout ce que nous devons décider c’est que faire du temps qui nous est imparti. Il y a d’autres forces à l’œuvre dans ce monde, à part la volonté du mal. Bilbon a été désigné pour trouver l’Anneau. Et dans ce cas vous aussi avez été désigné pour le détenir. Et ça c’est plutôt encourageant. Oh ! C’est par ici !

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Il faudrait parfois réussir à se souvenir que les choses continuent de se mouvoir, même au lointain. Ce qui donne une autre portée à la solitude. Si mon ami marche dans une vallée adjacente à la mienne et que je veux le rejoindre au plus vite, il faut que je continue de marcher pour le retrouver. Et ce qui peut me donner la force de marcher est ce pouvoir d’imagination qui m’est donné et qui me permet de me représenter cet ami qui marche aussi vers le fond de la combe, où les deux vallées se croisent en un col. M’efforcer de visualiser nos trajectoires sur une carte, qui tendent à se rencontrer. Ce ne sont que des  images mentales, mais il ne tient qu’à peu de choses qu’elles deviennent des objets puissants et précieux. Il est aussi quelque peu nécessaire de se persuader que cet ami dans l’autre vallée reçoit cette pensée. Qu’il y a quelque chose de la même teneur que le vent qui la transporte jusqu’à lui.


Quand Pipin et Gandalf font la rencontre de Faramir à Minas Tirith, il leur annonce qu’il a été confronté à Frodon il y a environ deux jours. Cette nouvelle leur redonne un grand espoir, car leur esprit est de nouveau apte à s’imaginer les mouvements de Frodon au-delà des arbres. De plus, le fait qu’un personnage aussi puissant que Gandalf puisse ressentir un tel soulagement à l’écoute de cette nouvelle, apporte une toute autre ampleur au réconfort qu’elle procure. Car Gandalf est un Istari, un ordre dont les circonstances de son apparition en terre du Milieu demeurent très obscures aux yeux des hommes, et il est difficile de percevoir ce qui traverse son esprit. Ainsi, la vision de son approbation quant à la pensée que Frodon soit en bonne voie, tient d’un même réconfort que celui d’avoir la certitude que le vent transporte les pensées au dessus des flancs des combes. Un vent dont on a du mal à s’imaginer son origine. 


Je m’étais rendu sur les bords du Tarn, cela faisait longtemps que je voulais retrouver cette rivière à laquelle il m’arrivait souvent de penser, pendant l’année, en ville. Je n’arrivai que le soir et il faisait déjà frais dans les gorges, mais je voulais tout de même essayer de me baigner. Puisque j’avais attendu pendant longtemps ces retrouvailles avec la rivière, je ne pouvais que désirer que cette nouvelle rencontre soit douce et sans difficulté. Mais je n’avais pas été assez courageux, je n’avais pu rester que très peu de temps dans l’eau froide. Je n’arrivais pas à profiter comme il se doit de cette rivière que j’aimais. Je sortis donc rapidement, ayant à peine mouillé mon corps, et je posai mon regard jusque là où le Tarn s’enfonçait et disparaissait dans un tournant. J’attendais désespérément une réponse, un message de la rivière, un « c’est chouette de te revoir ». Mais rien, et il m’était impossible de dissimuler la superficialité de mon trempage, qui avait été bref et partiellement assumé. C’aurait été, tout de même, la moindre des choses que d’effectuer une baignade digne de ce nom, tremper correctement le visage et les cheveux, faire des brasses franches avec les bras, expulser des ondes sincères, après ces plusieurs années où je n’étais pas venu. Quand j’étais de nouveau sec, je me mis dos à la rivière et me laissai tomber de toute la hauteur de mon corps, produisant un grand claquement qui troubla le silence de la vallée. Mais même ce caprice n’obtint aucune réponse, aucun signe qui pouvait s’interpréter. Je sortis de nouveau de l’eau et partis dormir. Les deux jours suivants, je ne trouvais pas d’endroit propice à se baigner. Pas de plage de rochers, ou bien pas de fond pour nager. Je longeais simplement la rivière qui était en contrebas, et qui demeurait inaccessible. 
Ce n’est que plus tard, de retour en ville depuis déjà quelques mois, que je reçus une pensée qui provenait de la rivière. Je revis cet instant où j’avais essayé d’entrer dans l’eau froide, et cette vision me fit sourire avec un air apaisé. Je ne revis pas cet instant sous l’angle désagréable dans lequel je l’avais vécu et que je n’avais pas pour autant oublié. Mais seul subsistait en moi un souvenir doux et intime, que je partageais avec la rivière seule, dans la nuit froide, ou bien avec quelques ragondins tout au plus. J’avais accès à cette pensée rassurante qui me montrait que la rivière continuait de couler au lointain, qu’elle ne faiblissait pas.

Partie 5
Un coing de paradis    

Profite-t-on jamais assez d’un pot de miel? Et de la fin de la journée. La fumée des jours et des soirs froids. D’un coup de téléphone agréable. Croiser le regard d’un mouton, d’une vache. Tous les pots de confiture disparus. Les fromages de brebis oubliés. Les mails importants marqués de jaune. Une cuisine avec un beau carrelage. Des carreaux de terre, avec des motifs jaune et vert. Un poêle en fonte. Le four dans la cuisine qui fait office de chauffage central. Des draps qui traînent parmi des cendres douces, un reste de croustade. un stade qui trempe dans la fumée au pied du Montcalm. Une source sulfureuse marquée d’une étoile, une bougie allumée, plantée au goulot d’une veille bouteille de cidre. Le vide de la marmite en cuivre, la crème épaisse. Toujours cette odeur de fumée, agaçante de beauté, qui se traîne et qui chuchote dans les fossés. Le chagrin de l’air, qui gagne chaque coin de buée, et chaque début de saison. Qui vient révéler les souvenirs les plus lointains, chaque message et chaque surnom reçus. Pitchoune, lapinou. Ce pot de confiture où il était écrit « perdu dans un coing de paradis » . Dormir à côté du feu qui ronfle. Les portes des placards qui ont des clefs pour poignées.

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