Lise Hay à résidé du 19/03/2019 au 29/03/2019
site de l’auteur pour faire de la pub

voici le résultat de sa production >>>>>

/ /
Titre de l’article
Auteur
date de résidence 19/03/2019 - 29/03/2019

Ceci est un processus, en 7101 mots

Bienvenue à mon exposition, Ceci est un processus, en 7101 mots, vous y trouverez des bribes de moi et d’autrui en parcourant les murs intangibles du lien qui nous unit. Quant aux musiques, elles sont là comme une rampe pour vous aider à vous appuyer sur vos émotions. Libre à vous de vous y arrêter plus longuement, ou les éviter. Ici, vous dirigez vos propres découvertes.

durée approximative de la visite : quarante-cinq minutes à une heure

Parfois il n’y a pas de mots. Parfois il y a un geste, une esquisse, un hurlement interne, des pensées si pleines qu’elles nous paraissent trop lourdes pour émerger de sous terre, là où les émotions s’amusent à tourner en enfer tout être qui les possède. Ce soir c’est moi, l’enfer.
Je brûle sous la rage, mes côtes s’embrasent dans un cri silencieux. Et pourtant je m’effronte à tenter de dompter ce feu, à en faire un spectacle heureux.

nuit du 14 au 15 octobre
Pièce 1  – recoin 1 

James Blunt – She will always hate me

Parfois il n’y a pas de mots. Dans les moments où il en faudrait le plus, pour refuser, pour s’indigner, pour se protéger, pour se défendre, pour protester. Quand même notre corps semble se liguer contre nous et nous faire croire qu’on a mérité ce qui nous est infligé.Parfois il y a des bouches qui s’ouvrent, parfois il y a des mains qui tremblent, parfois il y est des cris qui s’étouffent au fond de la gorge.
Les yeux alors prennent le relai. Les yeux qui observent, les yeux qui interrogent, les yeux qui supplient, les yeux qui s’embrument dans la dernière goutte de vie qui veut bien s’exprimer.
Parfois il y a des soubresauts, des palpitations, des contractions pleines de contradictions. Il y a ce que la pensée dicte et ce que le corps abdique. 


Il y a les mots qui se mélangent, les lettres qui dansent ensemble et qui changent le sens de toute chose. Il y a les chiffres qui se colorent, il y a mille mondes qui s’entrouvrent, sans jamais se rendre lisible pour les bien pensants. Les verbaux, plein de vers beaux ; qui savent s’exprimer sans bégayer, sans raturer, sans recommencer, sans tourner cent fois d’abord les mots contre leur langue. Qui par ce talent pensent être plus raisonnés, plus raisonnables, plus acceptables, recevables, embrassables, aimables. Et nous autres, pauvres damnés non verbaux, on se tait, on courbe l’échine, et le long de notre moelle épinière se glisse un pincement qui nous attrape pour nous suspendre. Regardez, j’ai la tête à l’envers, et pourtant, je vois quand même le monde comme il est. Je le vois avec mes sens, je le vois avec tout ce qui me parcourt, qui m’émeut, me révolte, je le vois, sa vue s’imprègne sur ma rétine jusqu’à me faire court-circuiter.



Ceci est un exercice
(12 février )


Ce n’est pas un exercice facile. Certains disent que c’est un exercice compliqué. En fait, personne n’en sait rien. Les gens font semblant de savoir si c’est facile ou compliqué, mais en réalité, personne n’a jamais pu faire cet exercice. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé. C’est une petite boite creuse qui regorge d’absence et de silence. L’exercice, pourtant, aime a se faire caresser les arêtes. Mais tout le monde, trop préoccupé à définir et affirmer le niveau de difficulté de cet exercice, ne prend jamais le temps ; ni de le regarder, ni de le caresser entre deux arêtes. 



Ceci est un brouillon
(nuit du 14 au 15 octobre )


Un brouillon bruyant, un brouillon qui halète, un brouillon qui s’arrête puis reprend sa course.Le brouillon est toujours essoufflé, épuisé. Il passe son temps à essayer. Il efface, il répare, il disparaît de la conscience mais esquisse les idées.Je suis le brouillon ; je suis impatient.e, indocile, indécis.e, je m’arrête à chaque carrefour pour en regarder les chemins, et ça ne me dérange pas, car à chaque fois, je sais qu’à chaque recommencement, je ne fais que continuer.



Ceci est le courage
(nuit du 14 au 15 octobre )

Je suis cet ami qui continue de sourire quand le monde s’écroule. Je suis Sisyphe, damné et par cela affirmé. Je n’ai plus rien à perdre, tout à y gagner.  Je suis le scarabée boulier qui empile ses étrons de brouillon pour en faire une masse si imposante qu’on ne peut plus l’éviter. Elle bloque l’attention, prend la place qu’elle s’attribue, sans regarder en arrière, ni sur les côtés, et surtout pas vos yeux qui la scrutent pour savoir quand va-t-elle flancher. 


Pièce 1  – recoin 2 

Anne Sylvestre – Les gens qui doutent



Ceci est la peur
(nuit du 14 au 15 octobre )

Elle vacille, car elle est belle. Elle est cette flamme à la fois chaude et fragile. Elle éclaire. Parfois trop, tellement qu’elle illumine la pièce de pensées intrusives. Regarde, à présent, tout le monde te  voit, tout le monde te regarde, n’est-ce pas ce que tu voulais ? Toutes ces pupilles affamées de vie qui veulent absorber ton âme toute entière comme simple en-cas dans leur journée. 
Mais le courage revient, il lui dit : ne t’arrête pas, ne t’arrête pas, les brouillons se forment et se mettent en position bouclier et crient :CHARGEZ! Chargez toutes ces choses qui n’ont pas voulu sortir, qui n’ont pas voulu se laisser dire, laissez brûler les méprisants sous la flamme de leur propre peur : celle de vous voir continuer. Souvenez vous que les regards pesants sont des regards qui ont pris le temps de s’arrêter, qui vous ont remarqué, qui momentanément ont trouvé que vous aviez plus d’importance que leur propre vie. Il y aura forcément deux catégories : les yeux inspirés et les yeux envieux. 


Pièce 1  – recoin 3 

Ludovico Einaudi – Experience 



Ceci est l’inspiration
(nuit du 14 au 15 octobre )

L’inspiration ne trouve pas toujours son rythme, parfois l’inspiration se trouve à l’exact même moment que l’expiration, elle se brode, se tisse méticuleuse et exacerbée comme la toile d’argent que des pattes s’appliquent à créer, pour permettre à la rosée du matin, encore jeune et pleine d’espoir, de se poser un instant. L’inspiration est toujours insufflée en même temps qu’elle est expulsée. L’inspiration est une force vive qui se nourrit d’elle-même. Elle est la plus grande créatrice,  met perpétuellement à l’œuvre des centaines de brouillons, des centaines d’émotions, des centaines de souffles coupés, ébahis, ébranlés, apeurés, elle accouche sans jamais se repentir.Et quand bien même les mots manquent, quand l’inspiration semble manquer, il y a toujours des ressources quelque part, offertes par ces âmes suspendues, qui s’offrent en pâture à un monde qui leur prendra toujours plus, juste parce  qu’elles sont capables de sentir ce monde et que même non verbal, ce monde a mille choses à dire.

Des parties de moi se sont réparties, elles sont venues me voir et je les ai accueillies, j’ai tenté de les saisir avant leur éclat, tout comme vous et moi, espérons chaque jour parfois qu’une force nous rattrape, qu’elle nous caresse et nous aime, et nous donne envie de ne plus partir. J’espère pouvoir vous apporter d’un peu de ce que vous avez pu manquer, et si c’était des mots, murmurez les moi à l’oreille, je les jetterais avec vous contre ce qui vous agresse, ce qui vous terrorise, étape par étape, bataille par bataille, ce n’est que partie remise. 



——
trêve, respiration et intégration *
Quand la musique s’achève, pénétrez la pièce n°2

——

15 octobre
Pièce 2  – recoin 1 

Raphaël – Peut-être a-til rêvé

 
La pluie a cessé, mais j’entends encore l’eau qui tombe des toits et des gouttières, ploc, ploc, ploc.  C’est un Pollock d’émotions qui continue de se déverser sur moi. Les retombées, tombent en trombes.

des pensées

 Est-ce que ça vous arrive, à vous aussi, de tourner et retourner dans les coins de votre tête? De faire les cent pas dans une pièce vide? Dont l’atmosphère meuble d’elle même les murs, les sols jusqu’aux plafonds? Comme la pluie qui tombe, la pièce s’éclabousse pensée après pensée. Les retombées.  Je n’ai pas pu dormir cette nuit, mon cerveau était indomptable. Je suis toujours surpris de sa liberté. Je devrais lui en vouloir, lui dire que son service ne m’est pas toujours agréable. Mais je suis si admiratif de toute la vie qui l’habite, qui émerge à profusion, qui danse à sa manière unique, que je me tais, et le laisse faire, s’exprimer, comme on regarde un enfant découvrir le monde à son propre rythme, à ses propres joies, déconvenues, et j’essaie de mon mieux de le suivre. C’est difficile d’y trouver ma place, mais je me suis si souvent senti enfermé, contenu, apprivoisé, que je ne veux pas devenir la même cage.  

 Parfois c’est vraiment bruyant, parfois c’est trop calme.  Mais souvent il y a l’averse, et puis les retombées.  Les retombées difficiles, qui animent les angoisses, les tortures que l’on s’inflige, les pensées parasites, les peurs ressassées, celles qui isolent, qui emprisonnent parfois, qui nous font bloquer, bloquer, bloquer. Le bloc est en nous, il fige, alourdit, épaissit, la thickness qui rend sick. Et d’autres fois, les retombées rebondissent quand elles fracassent le sol. Elles ne se fondent pas dans la mélasse, mais s’en éjectent. Elles vont se poser plus loin, là où l’environnement est plus doux, et contribuent à l’éclosion d’un nouveau projet.

 Si vous pouviez me voir, tandis que j’écris ici, vous pourriez voir mes mains qui restent parfois en suspens au dessus du clavier, à quelque millimètres seulement, comme ce moment de voltige si court qui parait infini, et quand le suspens est trop long, elles font une pirouette, tournent et s’arrêtent, se tendent, marquent des percussions invisibles, et puis si ce n’est pas assez, mon corps se balance, d’avant en arrière, d’abord la tête, la nuque qui impulse à l’hippocampe de lâcher prise, de laisser aller, de laisser couler, pleuvoir. Si ce n’est toujours pas assez, mon ventre se convulse pour aller chercher au fond de mes tripes ce qu’il y aurait encore à donner. Autophagie, circuit ouvert, je creuse plus profond en moi, je me dévore pour nourrir. 


9 octobre

Quand je crée, c’est comme un dialogue. Mais quand personne  n’est là pour dialoguer avec moi, je me parle, je m’auto-parle, je mange mes propres mots, ma peau et mes os, car mon esprit ne peut pas s’empêcher de parler. Avec mes yeux, je parle. Dans l’environnement, je réponds. En huis-clos, je raisonne                                                                                                                            résonne

15 octobre
Pièce 2  – recoin 2

Tom Rosenthal – Going to be wonderful



écho d’échos, et co

C’est fascinant, comment on peut faire du lien avec des outils si différents. Les gens parfois pensent qu’il n’y a qu’une manière de s’exprimer, de se relier aux autres. Que tout échange commence par une formule de politesse et se conclut de façon audible. J’ai toujours aimé les choses à déchiffrer, à décoder, c’est une invitation spéciale quand on parvient à pénétrer ce qui était protégé. J’aime partir en explorations dans les labyrinthes d’autrui. M’y perdre, parfois. C’est un jeu dangereux quand autrui vous a envoyé une invitation fictive et que ses salles aux trésors ne sont qu’une salle aux miroirs déformants. Pour les autres, c’est un voyage intriguant, émouvant, et parfois bouleversant. J’avance à tâtons, les bras devant, il fait sombre, je peux tomber à tout moment. Mais rien que le contact d’une pierre sous ma main, et j’en apprends plus que je n’aurais pu en rêver. Comme en géologie, la roche m’indique ses conditions de formation. Sa texture, sa température, son aspérité, son caractère, et plein d’autres paramètres qui ne rentrent pas dans des concepts que je sais formuler. Momentanément je disparais, je me laisse aspirer par les sensations, j’essaie de n’être plus qu’un réseau qui prolonge ce qui a été partagé. 

Il y a un mot qui m’a toujours fasciné, transcender, transcendance. Je l’imagine parfois comme un espace, infini certes mais limité au cadre de ma présence. Imaginez un espace où tout est blanc ou ce concept de vide, où l’on ne discerne pas de frontières. Le cadre créé est celui de la périphérie visuelle, j’ai parfois l’impression de voir les bords de mon crâne. Je suis limité par où je regarde, par où je pense. C’est assez marrant parce que transcendance (du latin transcendens ; de transcendere, franchir, surpasser) indique l’idée de dépassement ou de franchissement. C’est le caractère de ce qui est transcendant, c’est-à-dire qui est au-delà du perceptible et des possibilités de l’intelligible Je trouve ça marrant parce que ça paraît comme quelque chose de rare, de ponctuel, une expérience qui transcende est une expérience qui nous entraîne là où on n’a plus de repères connus, comme si subitement notre réalité n’était plus qu’une expérience impossible à retranscrire. Et pourtant, j’ai l’impression de perpétuellement baigner dedans. Et ce qui me transcende, c’est plutôt quand je suis impulsé dans le grand bassin. Je patauge en permanence dans cette espèce de cavité, une cavité dans le néant, non, c’est l’inverse, en permanence dans le néant, un truc brouillé, crypté, mais où y’a tellement de choses que tout s’annule, comme les couleurs que l’on ajoute jusqu’à ce que ce soit noir, mais les couleurs sont toujours là, simplement, on ne les voit plus. Ma transcendance, c’est surpasser ce qui paraît vide pour frôler un autre vide. Et comme les trous noirs, ces deux amas sans masses se dansent autour jusqu’à devenir un même amas un peu plus riche. Là j’écris, parce que je joins l’imagination à des connaissances, je passe ma vie à essayer de faire des ponts entre les réalités que l’on m’apprend et toutes ces choses en moi que je n’arrive pas à palper correctement. Mais ce n’est jamais assez, jamais proche, même pas vague. Parler, c’est encore pire qu’écrire. L’écriture a pour moi plus de liberté, elle semble figer des concepts, quand elle propose des chemins. Plus ou moins larges, plus ou moins d’indications et de ce fait de possibilités. Quand je parle, je ne contrôle plus rien. Tout ce qui me compose se met à courir dans tous les sens, à envoyer mille signaux, et je vais le voir, à moitié de l’intérieur, à moitié de l’extérieur, et d’autres quarts de là où ça percutera. Et je ne peux que constater le carnage. Ça part sans moi et je deviens spectateur de la création de chemins qui n’ont rien à voir avec moi. Avec l’écriture, je pose des éléments, après les gens en feront ce qu’iels veulent. A la place d’à chaque seconde, je n’aurais proportionnellement qu’un retour biaisé à chaque heure. C’est le même carnage, mais distillé, espacé, et entre deux carnages je peux m’essayer à respirer.

Souvent l’écriture vient de l’entrechoc entre deux-ou plus-pensées, ce qui en résulte ne sont pas ces deux pensées, ni leur collision à proprement dit. Il s’agit plus des fragments attrapés en vol. Une décomposition dont le nouvel assemblage véhiculera de nouvelles pensées.


——
Sous vos pieds est écrit :
L’écholalie est une tendance spontanée à répéter systématiquement tout ou une partie des phrases, habituellement de l’interlocuteur,
en guise de réponse verbale. 2

puis

écholalie
écholalie
écholalie
écholalie
écholalie
écholalie
écholalie

——


Pièce 2  – recoin 3

Citizen Cope – Let the drummer kick



Ceci est la confrontation
(15 octobre)

Dans un espace clos, plusieurs entités. Parfois entêtées. Parfois le conflit. Une mise à nu qui peut conduire à une mise à terre, une mise à mort. La mort d’un travail de longue haleine, d’une longue inspiration restée en suspens. Sous les regards, la respiration se fige, le corps se tend jusqu’à ne dynamiser plus que le cœur, qui palpite au point d’imploser. La confrontation existe dès que deux entités sont visibles l’une pour l’autre. La confrontation peut-être celle entre l’être et ce qu’il produit, entre la production et lae spectateurix, entre lae spectateurix et lae productrix. Parfois, en simultané, tout ça. A la fois, d’un coup, en va et viens. Ça secoue, ça bouscule, c’est plein de contact. Et le contact, quand on en ressent toutes les forces intangibles, ça fait mal. C’est comme l’eau si glacée qu’elle en paraît brûlante, ou l’inverse. Dans tous les cas, c’est trop. Ça donne l’impression qu’il n’y a plus rien, comme une multitude de sons qui ensemble saturent et ne laissent qu’une trace unie et désagréable dans les tympans.



Ceci est l’aveu
(15 octobre)

Avouer, c’est confronter une réalité à un imaginaire, parfois individuel, parfois collectif. L’aveu peut se faire en chuchotant, car il est difficile. Il peut se faire en criant, car il est douloureux. Il peut se faire en pleurant, car il est libérateur. Pour faire un aveu, il faut un peu d’assurance. Ou de l’insouciance. Ma réalité physique me fait souvent manquer d’articulation ou de clarté quand j’essaie de m’exprimer. Je « marmonne dans ma barbe », comme on dit. Parce que chacun de nos mots sont des aveux, et que je manque d’assurance et d’insouciance. Plus je me tais, moins j’existe. Et moins j’existe, plus on pourra m’inventer secrètement. Avoir conscience de soi, ce n’est pas donné à tout le monde. Moi, c’est cette cavité dans le néant, c’est le noir de mille couleurs ensemble, c’est ce chaud qui devient froid, c’est l’endroit où tout semble disparaître.


17 octobre
Pièce 2  – recoin 4

Röyksopp & Robyn – Monument



Ceci est la persévérance
(17 octobre)

En équilibre sur la volonté et la concentration, elle est difficile à contenir. Son visage a les traits serrés,  les sourcils s’y froncent comme pour retenir le but final en leur sein, surtout, ne pas le laisser s’échapper. C’est de retourner là où c’est une moitié de plaisir et l’autre de torture. Pour celleux qui aiment les choses vives et intenses, ce sont des pas lents qui vont presque à reculons.  Pourquoi y retourner, encore et encore, pourquoi ne pas simplement poser ses bagages, là, écrire le mot fin



Ceci est l’ennui
(17 octobre)

Le moteur cérébral qui tourne dans le vide, sous-stimulé, avide d’un quelque chose qui le fera s’exciter. Troquer tout ce que l’on a en échange d’une simple, d’une minuscule sensation. Un corps desséché qui se traîne dans le désert de l’absence. L’envie qui nargue, loin devant, qui s’efface quand on l’approche, l’envie qui se fait oasis.Tu n’auras rien; rien pour abreuver ta conscience, rien pour rafraîchir ton visage d’un souffle de vie, rien pour apaiser la tension fébrile de ta frustration. 

—–
Ceci est un exercice, ceci est un exercice, ceci est un exercice
—–



Ceci est la contrainte
(17 octobre)

Pour créer, il faut parfois inventer son combat; invoquer de nouveaux ennemis pour forger de nouvelles armes, s’enfermer sur le ring des règles et y rester tant qu’on a pas mis K.O la panne. Jeter ce qui vient dans ce moteur indocile, lui ordonner de se mettre à ronronner coûte que coûte, pour s’échapper enfin du désert. 


Pièce 2  – recoin 5

James Blunt – Bonfire Hearts


—–
Vous avancez à nouveau
—–

-Ce soir, il y a un évènement sympa au centre ville. Il y aura de la musique, des gens qui s’amusent, de l’alcool. Je crois que je vais y aller.

-Je vais y aller, je vais y aller.

-Tu sais, depuis qu’iel est parti, je suis obligée de sortir, de me gaver de la vie des autres, de leur bruit, de leur respiration, de leur joie et de leur présence. J’essaie d’oublier, de me vider de moi, d’ellui, en me remplissant des autres. J’essaie, jour après jour, mais c’est difficile.

-C’est difficile, c’est difficile.

– Le pire, c’est que je suis sûre qu’iel ne galère pas autant que moi. Comme si sa vie était identique à celle qu’on avait. Peut-être même mieux. Ça me bouffe de me dire que je me fais un sang d’encre pendant qu’iel doit être en train de vivre sa meilleure vie. En fait, peut-être que je m’en fais trop.

-Je m’en fais trop, je m’en fais trop.

-Je vais aller à la fête, je vais m’amuser, boire pour oublier, je vais rencontrer de nouvelles personnes, peut-être les suivre là où l’alcool nous emmène, et puis si on va en boîte, j’irais en boîte, et si ça ne me plaît plus,  si l’ambiance finit par m’oppresser, alors je t’appellerai si je veux m’en sortir.

-Je veux m’en sortir, je veux m’en sortir.

-Et si pendant que je rentre, que je t’ai au téléphone, si je me perds, que je croise des passants, je leur demanderai une rue précisément, je ne leur dirais pas que je suis perdue, parce que ça me fait trop peur, les gens qui savent que t’es perdue, y’en a qui en profitent, qui ne te lâchent plus, qui pensent pouvoir jouer au sauveur et me sauter dans la foulée. Alors je garderais la tête haute, les épaules carrées, je te parlerais, et je leur dirais simplement: non merci, et non, je ne leur dirais pas que j’ai besoin d’aide.

-J’ai besoin d’aide, j’ai besoin d’aide.

-Parce que ce serait quand même con, moi j’aurais juste voulu me sortir ces nuages sombres de ma tête, tu vois, respirer un coup, m’amuser, peut-être.Tout ça pour l’oublier, l’autre, qui m’a sans doute déjà oublié, alors je suis là, à essayer de reprendre ma vie en main, l’air de rien, et demain dans les journaux on parle de mon cadavre qu’on a retrouvé dans les fourrés. On pourra croire ce qu’on veut, que j’étais trop bourrée, que je tenais plus debout, au bout de ma vie, peut-être même morte dans mon vomi. Tandis que l’autre continuera la sienne, de vie, pleine d’étincelles et des merveilles qu’iel saupoudre partout où iel passe. Imagine la honte, dans ces circonstances, si je meurs.

-Si je meurs, si je meurs.

-Bon allez, je vais me préparer. Je vais mettre ce petit pantalon moulant, un petit haut noir, une chemise, me maquiller, travailler mes cheveux. Merde, je ne retrouve plus ma chemise préférée avec les tournesols. M’enfin, est-ce que c’est grave.

-Est-ce que c’est grave. Est-ce que c’est grave.
Oui, c’est grave, parce que je suis là, je suis là pour toi. Et que tu ne vas pas sortir ce soir, parce que tu n’en as pas envie. Et tant pis pour ta chemise, tu n’en as plus besoin, dorénavant tu pourras te couvrir de mes bras.



Pièce 3


—–
Lourd silence de trente secondes

Le premier recoin est exigu, on y respire mal, il y fait à la fois une chaleur étouffante quand une sensation glaciale nous électrise
—–


22 mars

Ce soir, pour la première fois de ma vie, j’ai réellement envie de mourir. Pas parce que je suis triste, ni parce que la vie paraît absurde, ni parce que je me sens mal dans mon corps, mais parce que d’un seul coup, le monde dans lequel j’ai grandi, où je contrôlais relativement les choses, a disparu. J’ai compris que je ne contrôlais rien, et que pendant tout ce temps où je pensais comprendre des choses, je ne comprenais rien. Je ne sais plus ce qui a du sens, ce qui est souffrance. J’ai passé ma vie a essayer de faire des allers retours entre moi-même et le monde. A essayer de comprendre, de cerner les gens qui m’entouraient. A essayer de bâtir sur ma compréhension du monde un royaume. Il n’y a plus de royaume. Je ne sais plus rien.Je ne savais déjà pas où aller, puis qui je suis, maintenant je ne sais plus non plus qui sont les personnes autour de moi. Je ne sais pas à qui me confier, je ne sais pas qui aimer, je ne sais plus rien.


—–
Pause
—–

Lecture de la vidéo – visionnage – arrêt à 3:45

Et tandis que le sommeil continuait de me fuir, j’entendis un bruit régulier taper contre ma fenêtre. D’un coup, une chaleur tropicale s’embourba au sein de mon plexus.Autour de moi des plantes se mirent à grimper, à escalader les murs, à recouvrir et mon appartement et moi-même. La lumière changea et la nuit devint chaude et douce, tandis qu’elle était froide et agressive quelques heures auparavant. J’essayai de comprendre, d’où surgissaient soudainement toute cette vie et tout cet espoir quand je me sentais brisé, que mes yeux étaient encore rougis par les pleurs et la fatigue. C’est alors que je le vis, accroché à une branche parmi la végétation luxuriante. Avec ses couleurs vives, il me fixait tranquillement. C’était un Toucan.


Pièce 3  – recoin 2, large

Bob Sinclair – Love Generation

LE TOUCAN Hé, l’ami, ne t’a-t-on pas dit qu’hier le printemps était revenu ? N’as-tu pas senti les caresses du soleil réconforter ta peau ? N’as-tu pas senti le doux parfum des fleurs, entendu le chant des oiseaux ? Pourquoi en toi ça ressemble encore à l’hiver ?

MOI C’est que… Cette fois, la journée ensoleillée m’a semblé me tromper. Je me suis réveillé entre le chant des oiseaux, j’ai senti le doux parfum des fleurs, j’ai senti le soleil caresser ma peau. Puis, le soleil s’est mis à me brûler, les fleurs à s’assombrir et se fermer, et les oiseaux s’égosiller. Mon ami Toucan, tu sais que j’aime le printemps, c’est lui qui m’a vu naître, et je revis en lui chaque année. Mais chaque année, c’est un peu plus dur, chaque année, le soleil est moins doux est plus agressif, chaque année, les fleurs éclosent trop vite, chaque année, du brouhaha couvre un peu plus le chant des oiseaux. 

LE TOUCAN C’est vrai que tu as l’air fatigué, tes yeux ne reflètent plus si bien la force vive que l’on a pris soin de placer en ton sein. Les épreuves de la vie t’ont voilé la vue, et ont déposé sur tes rêves un rideau épais.

MOI J’ai tellement peur, ami Toucan, tellement peur de passer à côté de tout ce qui compte pour moi à ne pas réussir à me concentrer dessus, que je ne regarde plus que ça sans être capable de lever mon corps pour le faire agir à mon gré. Je reste stoïque quand le train me passe dessus et je me mets à pleurer en regardant les wagons s’éloigner. 

LE TOUCAN Aujourd’hui, le train t’es passé dessus. Mais cette fois, tu le fixais te foncer dessus, et ton corps n’était pas qu’un automate qui se faisait percuter. Cette fois, même si tu pensais que tu n’étais pas prêt, tu as réceptionné le train. Il t’a traversé, tu as senti chaque wagon te traverser tout entier. Bien sûr, que tu t’es écroulé. Et comme le résultat te semblait le même que les autres fois, tu n’as peut-être pas saisi que le déroulement avait changé. Que ta position s’était légèrement arquée, que ton torse s’était légèrement bombé, que tes paumes s’étaient légèrement tournées vers ce qui allait une fois de plus te renverser. Cette fois, tu as accepté, tu as lâché prise et tu t’en es retrouvé tellement désemparé que c’était beau. Tu t’es laissé percuter par ce qui venait à toi. Et sans le comprendre, tu as renoué avec ce train que tu avais créé de toutes pièces, tu as fusionné avec le pathos, avec la souffrance, et par ce biais tu as donné naissance à la délivrance. Le train n’existe plus, il n’y a plus de chemin de fer. Il n’y a plus que la végétation vitale qui reprend le dessus sur l’armature métallique et rigide que tu avais créé pour te protéger. Car tu n’as plus besoin de cette carapace, tu peux enfin respirer et rester debout sans crainte de collision. Bien sûr, la végétation est sauvage et difficile à parcourir, mais elle veillera toujours à te procurer ce dont tu as besoin. 

MOI Mais comment savoir où me diriger ? La végétation, même bienfaitrice, est épaisse et je n’y vois guère. Ses feuilles denses semblent voiler tout autant ma vision que le voile qui s’était déposé sous mes paupières.

LE TOUCAN Il n’y a pas de bon chemin. Chaque pas parcouru t’emmènera à un endroit où tu pourras jouir de ses bienfaits. A chaque instant, tu pourras tomber sur des fruits juteux pour te rassasier, sur une source chaude où te réchauffer, sur un tapis de feuilles où te reposer, sur un arbre où tu pourras prendre de la hauteur, sur un oiseau vibrant où te confier.


MOI Pourquoi es-tu venu à moi, ami Toucan ?

LE TOUCAN J’ai toujours été là, tu as cru m’appeler mais tu as simplement ouvert les yeux. Tu as laissé tes sens te guider, tu as suivi ton intuition, c’est toi qui a créé ce chemin, c’est toi qui a créé ce train pour te laisser une dernière fois renverser, pour vous transcender dans cette végétation luxuriante qui n’attendait que toi. Tu as appris à te débarrasser de tout ce qui était construit autour de toi, et à chaque fois que le train passait, c’était ses rails que tu démantelais. Aujourd’hui je peux enfin te parler, dialoguer avec toi, car il faut que tu parles. Il faut que tu t’exprimes, il faut que tu renoues avec ton corps, avec les outils que tu as toujours eu en toi. Mon bec est grand et il est voyant : par son biais tu peux exprimer tout ce que tu n’osais plus penser.

MOI Comment pourrais-je savoir quoi dire, quand j’ai peur de chacun de mes mots, de chacune de mes actions, qu’ils détruisent ce qu’il y a de beau autour de moi et dans ce monde ?

LE TOUCAN Ici, tu es en sécurité. Regarde, tu commences déjà à parler, même en questionnant. Il suffit de laisser les choses se faire d’elles-mêmes. Ca a fonctionné jusqu’ici, puisque je te parle, que nous nous rencontrons enfin. Tu as avancé chaque jour sans t’en rendre compte, tu as marché vers moi. C’est grâce à ce que tu as dit et fait que nous en sommes là. 

MOI Et si jamais ma verve s’épuisait déjà ? Que mes pensées commençaient à reprendre le dessus sur mes actes, que mes doutes s’emplissaient encore jusqu’à m’étouffer ?

LE TOUCAN La peur n’évite pas le danger. Et pourtant, la peur permet parfois de faire des choses impossibles sans sa dynamique. Je ne suis pas inquiet pour toi. Tu es destiné à de grandes choses, car ton cœur est pur. 

MOI Alors pourquoi ais-je l’impression d’être si perdu ? J’ai tellement envie de me réaliser que je ne sais pas par quel bout commencer.

LE TOUCAN Tu commences tous les jours, tu ne fais qu’avancer, ce n’est souvent qu’une question de patience, de résilience et de confiance en toi.

MOI Ami Toucan, sans vouloir t’offenser, hormis la résilience, qui s’est emparée de moi dès la naissance, au même titre qu’un instinct de survie, je n’ai ni patience ni confiance en moi.Je suis tellement touché par mon environnement que je ne peux m’empêcher de ressentir trop fortement l’injustice et d’être en hâte qu’elle soit écrasée par l’équité. Et mon cerveau agité me rend bien difficile les tâches de concentration et de patience. Tout vient en moi en flots et en marées, et je suis chahuté de berge en berge. Quant à l’estime, eh bien, elle serait bien plus simple à trouver si je ne me sentais pas si incompris et mé-reconnu pour ce que je suis.


Pièce 3  – recoin 3, encore plus large

Snowmine – Let me in

 

LE TOUCAN Qu’est-ce que tu es, dis moi ?

MOI Je ne sais pas bien. Parfois j’ai l’impression d’être une question ambulante qui ne trouve pas assez de support pour se développer et se solutionner. Parfois j’ai l’impression de voir clair dans les jeux du monde, quand pour autant je n’arrive pas à y jouer. 

LE TOUCAN Ce n’est pas ton essence, ceci est la perception de la confrontation de ton être face au monde qui t’entoure. Cette perception fonctionnait avec le train qui venait te percuter en tempo. Mais dans cette jungle, elle n’existe plus. Dans cette jungle seule ton essence peut se balader. Ta sensibilité, ton désir d’aider, d’aimer, ce feu d’amour en toi, pour tout ce qui t’entoure, toute la beauté de ce monde, ta curiosité, voici ton essence et tes armes. Le reste n’est qu’illusion lorsque ton esprit se sent enfermé. Mais ton esprit, ainsi que ton essence, sont libres. Pour nourrir ton essence, tu dois respirer. Là, déjà, respire avec moi, de grandes bouffées d’air. Emplis toi de l’air pur qui t’entoure, il est toujours là, près de ton aura. Je suis avec toi. Regarde mon ventre bouger sous la danse de l’air avec mon corps. Tu aimes danser non ? C’est ta joie interne et vibrante qui veut ça. Tu es né pour sourire, rire, jouir, danser, chanter, aimer. Tu es né parmi les premiers chants d’oiseaux, au cœur du retour du soleil, dans le même terreau que les fleurs que tu aimes tant. Alors laisse toi aller, fais danser ton souffle contre la joie omniprésente. Regarde mes couleurs ; j’ai appris à en être fier. Mon plumage est voyant, car il est beau à regarder. J’exprime, toute la joie du monde, en même temps que sa sagesse. Toi comme moi, nous sommes là pour exprimer. Et pourtant, même si visible, il est courant que je ne me voie plus. Parce que je suis trop fasciné par ce qui se passe autour, parce que je regarde ce qui vit autour de moi. J’en oublie mes couleurs et ma beauté. Mais mon long bec, toujours sous mes yeux, me rappelle que j’existe, que je suis majestueux, que je suis né pour chanter. Et à chaque fois que je le fais, mes couleurs se ravivent à mon esprit, et je me sens devenir encore plus grand, encore plus fort. Ce n’est que ça, un peu d’expression de moi. De ce que je vois autour de moi, du processus de déconstruction et de reconstruction par l’acte créatif. Tu voulais mourir, mais tu ne l’as pas fait. Tu as gémi, recroquevillé, tu t’es plaint de ton sort maudit. Puis les plaintes se sont vu grandir, se nourrissant des flammes de ta souffrance, un cri est sorti, un tout petit cri, tel l’oisillon tombé du nid. Puis un autre, encore et encore, jusqu’à ce que ta voix se stabilise, au même titre que ta voie, que l’aisance prenne place sur l’inconfort et la honte de ces petits cris qui te semblaient insignifiants. Un chant majestueux commence toujours par une plainte timide, pour ne pas paraphraser un vieil ami à moi. 

MOI Je n’ose pas élever la voix, je m’en suis rendu compte, j’ai peur qu’on m’entende. 

LE TOUCAN C’est bien le but, pourtant, qu’on t’entende, on n’attend que ça ! Regarde comme tout le monde s’extasie du premier cri d’un nouveau né ! Et pourtant, ce n’est vraiment pas le bruit le plus mélodieux qui soit. Mais on l’applaudit, on le pleure de joie, parce qu’il dit : je vis ! je vis ! et je suis là pour me faire entendre. 

MOI Pourtant parfois c’est impossible, vraiment, on est bloqué. La gorge se resserre, la langue se mêle au palais et rien ne peut sortir.

LE TOUCAN Qui a dit que tu devais commencer par utiliser ta voix ? Vous les humains, avez pour spécificité d’être doués de créativité,  pourquoi se borner à utiliser un outil basique quand vous pouvez créer tous ceux que vous voulez ? 

MOI Mais c’est incompatible avec ce que tu as dit avant ! Pour créer il faut avoir confiance en son geste, il faut avoir quelque chose à exprimer, il faut avoir confiance en soi.

LE TOUCAN Il n’y a rien d’incompatible. L’inventeur.ice est cellui qui ne sait rien. Iel cherche, farfouille, pioche des éléments et les assemble. De là commence le processus.

MOI Je ne pense pas en être capable. Je ne saurais pas quoi prendre comme éléments.

LE TOUCAN Ah oui ? Peut-être as-tu raison. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que tu viens de passer d’un état d’envie de mourir à la réalisation de cet écrit. Simplement par des gestes de ton quotidien, un peu d’émotions, et le lâcher prise lié à ton désemparement. 

MOI Mais comment savoir si j’arriverai à recommencer ? 

LE TOUCAN Je suis ton allié. Tu n’as qu’à m’invoquer et me parler. Ou danser avec moi, ou me créer des choses, comme un abri, ou tout un environnement, tu peux me dessiner, me chanter, me danser, m’écrire, me jouer, je me ferais matière à ton expression, jusqu’à ce que tu prennes ton envol.



——
bruit d’ailes qui s’échauffent, tension, suspens
——

24 octobre
Pièce 3  – recoin 4

Eminem – Not afraid



Ceci est la comparaison
(24 octobre)

J’ai sorti mes plus grosses grolles, mon couteau noir dans la poche. Mon ombre me dépasse, l’air menaçant. Je frapperais fort et loin devant moi. Je ne baisserais plus les yeux sur la route, mais lèverai le regard en même temps que mon poing. Parfois ça cogne dans ma tête, et mes paumes écrasant mon crâne endolori ne peuvent rien y changer. Parfois un cri aigu et strident transperce ma cage mentale pour me mettre à terre. Le couteau se met à lacérer ma propre peau, mes lacets se défont et me font tomber. Autour de moi, ces ombres majestueuses qui se déplacent en dansant. Leur geste est précis, leur essence volatile. Ils apparaissent et disparaissent, façonnant de plus beaux paysages à chaque fois. Tes gestes à toi, ne font que maladroitement frapper le vide et se soumettre à la gravité. La gravité de la situation, devrait suffire à te faire t’arrêter



Ceci est l’imposture
(24 octobre)

T’as pas ta place ici, et tu l’auras jamais, t’as l’air d’un clown dans les vêtements des plus grands. Pendant que tu rampes encore, regarde ce qu’on a réussi à faire en ce temps : regarde la beauté qui jaillit de nos bouches grandes ouvertes. Sais tu au moins balbutier déjà ? Notre travail est impeccable, notre rôle clair est précis. Nous savons pourquoi nous sommes là et ne disparaîtrons qu’une fois la mission bien accomplie. Ce monde a besoin de nous pour lui rendre sa splendeur, quand des êtres comme toi ne font que le souiller. Et soudain je taille deux centimètres dans mes grolles d’un mètre, et soudain mon visage barbouillé disparaît dans un tourbillon de marqueur noir, une croix barre mon visage, je n’existe plus, je me cache derrière mon fardeau feutré.
Barré, déchiré, je ne suis plus que la destruction.



Ceci est le soutien
(24 octobre)

20 minutes à attendre
20 minutes avec toi
20 minutes que j’aimerais suspendre
Du bout de mes doigts 

Un mot doux , une confidence, un rayon de lumière qui chasse les ténèbres, une voix qui rassure, tu peux le faire. Et même si ça ne prendra pas à chaque fois, il y aura toujours une petite place de fierté, et de l’amour, par et pour soi, par et pour les autres. Il y aura des regards qui apaisent, des êtres qui ressentent, des mots qui enlacent puis propulsent. De proches ou d’inconnu.es, des tréfonds de son soi ou d’autres belles aventures. Se soutenir et se porter, porter les voix qui ont besoin d’être entendues, plus haut, plus loin.



Ceci est le plaisir
(25 octobre)

les réalités

Se laisser emporter par un nouveau projet, pour qu’il soit honnête et par ce fait intéressant, doit procurer à lae createurix des tremblements internes, des affres de doute, mais surtout de cette émotion qui nous engouffre suavement dans un état entre la joie et le désir. Le carburant de toute action, un sens momentané à notre existence.  Se laisser posséder par la dynamique créative qui nous entraîne aux bords du réel, là où les sillons doivent encore être dessinés pour pouvoir nous porter. 





Ceci est la fin?
(25 octobre)

 Elle n’est jamais tout à fait claire et son contenu pourrait s’étendre de mille chemins encore, mais pour être observée, ressentie, elle doit pouvoir se suspendre momentanément dans l’espace temps. Pour pouvoir laisser place à de nouveaux projets, qui viendront sûrement résonner avec dans le réseau qui s’oeuvre sans jamais vraiment s’arrêter. Elle est difficile à déterminer d’elle même, c’est une porte qui se fait refermer doucement, jusqu’à être entrouverte, fermée, et une autre porte s’ouvrira pour les spectateurix.  En son sein, toujours de la vie, du mouvement, le battement lourd de ce cœur enfanté.  Il m’est très compliqué de fermer des portes, car je suis de celleux qui foncent droit dans les murs et y laissent des trous béants, des chantiers en bazar où parfois d’autres piocheront des pierres pour leurs propres édifices. Mais il y a des portes que j’ouvre et claque perpétuellement; celles d’oser. Aujourd’hui, avec vous, pour vous, j’ai voulu oser être visible, vous ouvrir les portes de choses et d’autres qui me traversent, et peut-être vous traversent aussi parfois. Ceci est mon oisillon dont le cri sera peut-être couvert par le chant majestueux de ces oiseaux qui chantent depuis la nuit des temps, mais il tient à se joindre au cri des autres oisillons, apeurés de tomber du nid avant de se sentir prêt.e à l’envol. Ensemble, dans nos becs mal-foutus, un son qui ne tremblera plus, qui ne se fera plus taire par l’environnement parfois hostile dans lequel nos âmes tentent de se développer. 

 Je ne veux plus de la perfection, un de ces miroirs déformés qui peut nous happer tout.e entier.e pour nous écraser sous ses molaires brillantes. La création a toujours été pour moi comme un rituel de passage, me permettant d’avancer d’un état de confusion regorgeante de pensées, d’émotions, de lumières, de couleurs, de cris, de formes, de murmures, de textures, à un monument construit dont je peux me détacher et visiter en toute conscience.  De ces aventures qui me rappellent ce que cela fait d’exister. Et quand je vois ces univers inscrits dans chaque rencontre, dans chaque lieu, quand je palpe avec mon âme ces riches mondes qui vous habitent, j’ai vraiment envie de partir en exploration avec vous, que vous me montriez ce qui vous habite, vos espaces de réconfort, vos fiertés, tous ces endroits uniques qui vous composent et que vous seul.e pouvez essayer de retranscrire.  

Alors, vous aussi, les médiocres, les pas assez doué.es, les incertain.es, les apeuré.es, criez.  Criez avec ce que vous aurez sous la main, dans la bouche, dans votre corps, votre tête, vos aspirations, vos liens avec le monde, creusez toujours plus profondément, créez vos propres outils et processus, armez vous des motivations qui dorment dans vos tripes, du courage, j’espère vous en donner, et soyez douxes, si ça ne  vient pas cette fois, ce n’est pas grave, déjà, vous pouvez être fier.es d’avoir commencé une impulsion. Souvenez vous que les portes ne sont pas toujours closes, parfois un filet de lumière émerge déjà, et à chaque poussée, c’est un peu plus ouvert que la fois d’avant. Vous avez tout autant le droit d’exister que celleux autour de vous, qu’on entend ou que l’on voit.
Et ce monde a besoin de vous, de votre angle, pour être un peu plus abouti.  Soyez douxes avec vos êtres qui ont déjà dû affronter la violence du monde, qui ont déjà essayé de se porter jusqu’ici, soyez douxes avec les autres, celleux qui ne vous malmènent pas, celleux qui n’osent pas s’approprier les choses, même pas soi.
Le soutien et l’inspiration parfois fusent ensemble, et tissent des liens d’acier en nous, en le monde, les liens d’acier où se suspendre en sécurité.





1 définition simple de transcendance, wikipédia
2 définition simple de l’écholalie, wikipédia

Nouvelle fenêtre
>> Je fais pomme N
j’ai une
Nouvelle fenêtre
j’assiste en
direct à une création
littéraire
sonore
video
web
Nouvelle fenêtre
m’emmène vers d’autres lieux : de chez moi, de là où je suis
Voici une galerie, un vernissage, un événement, un lieu à soi, un espace de lecture, de création, d’échange.
Lise Hay à résidé du 19/03/2019 au 29/03/2019
site de l’auteur pour faire de la pub

voici le résultat de sa production >>>>>

/ /
Titre de l’article
Auteur
date de résidence 19/03/2019 - 29/03/2019
Gandalf affrontant courageusement le Balrog, bravo à lui.

Les rivières invisibles

Introduction – Gandalf n’est pas là.

Il y a une chose que nous pouvons envier aux Rohirims qui s’apprêtent à charger sur les champs du Pelennor : L’ennemi contre lequel ils se déversent a une forme concrète. Il s’agit des armées de Sauron, qui sont là pour exterminer les hommes et leurs peuples alliés.

Jackie Mittoo & Soul Vendors – Ram Jam

Quand les étudiants surplombèrent les champs du Pelennor contemporain, ils ne trouvèrent aucune masse noire, aucune figure du mal qui venait pour les accabler. Juste le vide et le bruit du vent. C’est con, cela faisait longtemps qu’ils s’organisaient, et les messagers qui étaient venus les prévenir du conflit qui faisait rage étaient hors d’haleine, dépourvus d’espoir, les priant de venir en aide au peuple libre des humains. Mais voilà, les champs du Pelennor contemporain étaient vides. Et la grande cité dont ne semblait émaner aucun cri, aucune agitation, était intacte, reposant calmement contre l’Ered Nimrais. On demanda plusieurs fois : Legolas, que voient vos yeux d’elfe ? Mais rien, toujours ce bruit sourd de l’air.

Qu’ont donc fait les étudiants une fois certains qu’il n’y aurait pas d’affrontement? Ils ont planté les tentes en haut de la colline et allumé des feux pour préparer le ragoût de pomme de terre à la viande séchée. Ils mangeaient autour de différents cercles et tandis que quelques discussions s’installaient, on pouvait sentir dans l’atmosphère comme une odeur de tracas. Pourtant on aurait pu s’attendre à de la joie de leur part. Pas de violence aujourd’hui, qu’est-ce qui ne va donc pas ?

Pendant qu’ils mangeaient, il se mit à leur pleuvoir sur la tête. Certains éprouvèrent alors une grande méfiance à l’égard de cette pluie : était-ce un simple crachin, tout à fait normal pour la saison ? Ou était-ce Sauron qui annonçait l’arrivée de sa malice en assombrissant le ciel ?

Difficile de décider s’il fallait s’inquiéter outre mesure, alors l’ambiance demeura désespérément pourrie, au dessus des champs du Pelennor contemporain.

Plus bas, la rivière commençait à déborder dans une complainte neigeuse. Gandalf n’était pas là. Qui alors pourrait dire d’où provient le mal être, ou le guérir ?

Liebestraume no.3 transcription de Mario Parodi

Legolas attendant que j’écrive le première partie

Partie 1 – L’apéro usé

J’étais accoudé à la fenêtre de ma salle de bain et pensais à l’année que j’étais sur le point de vivre. Une voix chuchotait alors dans ma tête: « I didn’t know it yet, but this year was about to be one of the happiest year of my life. » De cette même fenêtre, je pris mon téléphone et appelai Pierrick:

  • – Allô Pierrick? Je vous appelle concernant la sortie de ski que vous organisez en février prochain. Reste-t-il des places?
  • – Bonjour. Oui il en reste. J’aurais besoin de savoir votre prénom. Ok. Pour les frais d’inscription, on est aux alentours des six-cent euros la semaine, nourriture, logement et forfait compris. Et une dernière question, quel est votre niveau de ski?
  • – Eh bien, je me débrouille.
  • – Ah ben voilà. En me disant ça vous me prouvez que vous êtes un très bon skieur. Je me méfie des gens qui affirment avoir un très bon niveau. En général, ils font demi-tour dès le premier couloir. Ecoutez, je vous apprécie pas mal, je vais donc être honnête avec vous. J’ai perdu mon père il y a quelques jours, vous pouvez donc vous imaginer que je ne suis pas au meilleur de ma forme. C’est pourquoi je ne peux pas garantir que la sortie aura bien lieu. Mais si ça se fait, soyez sûr que vous ferez partie des premiers informés. Au revoir. Bon après-midi.

En vérité, mon niveau de ski se résumait bien à la simple débrouille. Mais les paroles de Pierrick me conduisirent tout même à me considérer comme un bon skieur. Je me sentais flatté. Je commençai même à m’imaginer que cet homme que j’avais eu au téléphone était mon père et j’étais tout fier du compliment qu’il venait de faire. Cela me donna presque envie de sortir dehors et de courir pour essayer mes nouveaux super pouvoirs, ou quelque chose comme ça, un acte d’enfant. Après ce coup de téléphone, je m’étais immédiatement mis à m’imaginer comment se déroulerait la semaine au ski. Je me tenais aux côtés de Pierrick avec un air détaché et fier et lui s’adressait à son collègue sur un ton mystérieux:    « Il est impressionnant le p’tit nouveau, tu vas voir. »Et hop je m’élançais dans le couloir, droite gauche, droite gauche, avec une habileté redoutable.Finalement je n’étais jamais allé à cette sortie, parce que je n’en avais pas les moyens. Je m’en voulais de ne pas avoir prévenu Pierrick que je ne viendrais, et pendant un temps, je m’étais inquiété de recevoir un nouvel appel au cours duquel il m’exprimerait sa profonde déception:    « Tu m’as abandonné, et dire que je commençais à te considérer… Comme un fils. »Mais il n’avait jamais appelé, et j’avais rapidement oublié cet étrange épisode.
Dans un train pour Bourg en Bresse, je fis la rencontre d’Eric et de sa fille Lune. Ils rentraient d’un voyage en Suède, entre père et fille. Nous avions commencé à faire connaissance après que je les ai aidés à porter leurs nombreux bagages à la correspondance de Mulhouse. Ils m’avaient alors invité au restau à Belfort pour me remercier. Ils étaient vraiment drôles, très complices et naturels. J’enviais la relation qu’ils avaient. Pendant le repas, Lune sortit le Seigneur des anneaux de son sac, un gros livre qui regroupait les trois épisodes. Je commençai immédiatement à me recréer une enfance, différente de celle que j’avais vraiment vécu, une enfance aux côtés de Lune et d’Eric. Lui qui m’engueule pour que je fasse mes devoirs, et elle avec qui ma complicité augmentait d’années en années, jusqu’à ce que nous partions pour nos études dans des villes éloignées et que nous nous retrouvions pour Noël dans la maison de notre père à nous deux. Olalala…Toute cette vie potentielle envahit mon imagination, j’aurais aimé pouvoir m’endormir sur le champ et faire un long rêve où je vivrais avec eux. Mais le caractère impossible et invisible de cette vie, après y avoir goûté en vision, me terrassa, et il m’était de plus en plus difficile de parler. Nous échangions nos numéros de téléphone avec Eric: « appelle si un jour tu passes dans le coin. » Mais je présentais que nous ne nous appellerions jamais. Quand je dus les quitter, je m’efforçai de prendre un air à la foi tendre et indifférent, pour ne pas qu’ils sentent que je m’étais attaché à eux plus qu’il n’était convenable. Un air de « A la revoyure »; « Bucle up Bacaroo », « aucun problème. » Mais quand je fus définitivement loin d’eux, une furieuse envie de pleurer me saisit, sans réellement aboutir.
Quand j’étais plus jeune, j’allais souvent dans la maison de mon meilleur ami. Il y avait là un grand salon dans lequel se trouvait aussi une cuisine. J’aimais particulièrement cette grande pièce pour son odeur d’épices et de bois, mais aussi et surtout, pour un son qui résonnait entre les murs, à intervalles longs et qui ressemblait à un cri étouffé, une légère complainte. Quand ce son apparaissait j’étais traversé par une agréable sensation de confort et de repos.Un soir, je m’étais retrouvé seul dans le salon avec le père de cet ami. Je n’avais pas grand chose à lui dire, mais j’avais tout de même entamé une conversation en lui demandant d’où venait le fameux bruit:

  • – Ca vient du frigo. Je ne sais pas exactement à quoi c’est du, mais ça ne me dérange plus de toute manière. Au début, je croyais qu’il y avait un animal en train de mourir dans le mur. 

Je ne suis pas très habile pour décrire les sons, mais effectivement, on aurait pu croire entendre un renard blessé ou agonisant.  Mais alors, par quel étrange procédé, ce son pouvait-il déclencher en moi quelque chose d’aussi agréable?Il me fallait l’écouter mentalement à plusieurs reprises. Il était vrai qu’il ressemblait à un cri de douleur lointain, mais j’en vins par la suite à l’associer à une chose tout autre après quelques réflexions. Ce bruit s’apparentait, en fait, à celui d’un ordinateur qui démarre, c’est à dire un bruit de ventilateur et d’électronique. Je me souvenais alors que j’aimais être dans cette maison aussi parce que je pouvais jouer très longtemps au jeux vidéos, ce qui n’était pas possible chez moi. D’autre part, ce bruit de machine avait un aspect doux d’appareil récent et efficace, s’opposant  aux sons gris des moniteurs de ma maison qui étaient assez vieux et lents.Voilà donc pourquoi j’aimais ce bruit.
Lorsque je quittai la salle de bain après avoir appelé Pierrick, j’entendis ce même son qui surgit par la fenêtre derrière moi et j’en fus immédiatement ému. J’eus la sensation de me trouver au bon endroit, dans cet appartement dans lequel je venais d’emménager. Cette fois-ci, le son ne semblait pas provenir d’un frigo, mais bien de la fenêtre, d’un vent qui peut-être provenait directement du village où j’avais passé mon enfance.Ce village s’appelait Lapeyrouse-Fossat. J’étais en train de lire dans ma chambre par un vent semblable à celui qui m’avait envoyé la complainte des ventilateurs. Au lieu d’une complainte, j’entendis mon téléphone qui sonna. Je le ramassai pour lire le message:

  • « Bonjour, comme tu étais élève à l’école Georges Brassens de L’apéro usé, j’ai pensé que tu aurais souhaité être informé. L. est décédé ce matin dans un accident de voiture. Je suis désolée. »

Le correcteur automatique avait écrit « L’apéro usé », au lieu de Lapeyrouse-Fossat. Il semblait alors avec un évidence embarrassante et catastrophique que le lieu de mon enfance, seul espace qui m’appartenait concrètement, venait d’être bafoué, balayé. Le village venait de disparaître sous la neige.
J’essayais, moi même, d’appliquer des correction automatiques à ma vie. Et je me mentais volontiers en m’imaginant bon skieur, ou le fils d’un ou d’une autre. Cela provenait, il me semble, d’un désir de reconstruire du réel. Apporter du concret à ma vie. C’est à dire créer des choses qui ne pourraient plus m’abandonner, qui seraient ancrées en moi. Je dis mensonge, mais je ne pense pas nécessairement à des choses fausses, irréelles, plutôt des choses qui trouvent leur existence avant tout dans le psychique. Par exemple, voir ma mère n’est pas un plaisir, selon moi, c’est de l’amour concret. Un amour qui n’est pas, en premier lieu, en lien avec mon esprit et mon imagination, mais avec l’aspect le plus primaire de mon corps, ma nudité et ma voix. Car mon amour pour ma mère avait pris forme avant mon esprit. Mais l’amour que je peux porter à un ami, se manifeste en premier temps à l’intérieur de mes pensées, et ce, pendant longtemps avant que cet amour ne devienne physique. De la même manière que je m’imaginais enfant avec Lune.Ces récits que je m’invente et qui dansent dans ma tête à la manière de petites lanternes glissantes, s’apparentent aux flux de rivières qui s’entrecroisent et qui me traversent de temps à autres, chantant des épisodes qui appartiennent à d’autres vents et d’autres saisons. 

Partie 2 

Marianna

Marianna avec son père Lucien, sur le marché. 

  • – Reste là un instant, je vais voir s’ils ont des poireaux. Dit Lucien en s’éloignant.
  • – Papa!
  • – Oui, quoi? Se retournant vers sa fille.
  • – Tu reviens, einh?

Pourquoi ne reviendrait-il pas?Il revint. 

  • – Ouah! T’as vu le vélo? S’écria Marianna.

Elle s’en approcha en courant et manqua de heurter un homme qui passait. 

  • – En laisse qu’il faut les tenir… En laisse. Dit l’homme.

Marianna haussa les épaules avec indifférence et s’approcha finalement du vélo. Lucien ne dit rien. Il se sentait affligé par les paroles de l’homme mais il ne faisait rien. Il regardait Marianna qui lui souriait et il s’occupait à passer outre son désarroi et sa colère.
Alfonso, était seul dans le salon et écoutait le Liebestraum. Lucien le rejoignit et s’allongea sur le tapis. En regardant le plafond, il s’adressa à son compagnon:

  • – Si on mangeait des rillettes de thon tous les mardis, on finirait par dire « Ah! C’est le mardi des rillettes de thon. » De la même manière que Marianna qui dit « Ah! C’est le mercredi, jour de demi école. » Tu écoutes le Liebestraum dans le salon tous les jeudis, mais tu ne dis jamais « Ah! C’est le jeudi, jour du Liebestraum. » Pourquoi ne dis-tu pas ça?
  • – Je ne sais pas, c’est un peu ridicule de dire ça, non? Ce n’est pas comme le « Mercredi des frites » ou le « Samedi au fleuriste ». Ce sont des choses que nous faisons tous les trois, ensemble. D’habitude, il n’y a personne pour écouter le Liebestraum avec moi. Pourquoi donc es-tu venu aujourd’hui?
  • – C’est que j’aurais envie qu’il y ait un « jeudi Liebestraum » pour Marianna, toi et moi, répondit Lucien avec une voix hésitante. 
  • – Désolé, mon chéri, mais il ne peut pas y avoir un tel jeudi entre nous, je ne peux pas, finit Alfonso avec le regard dans le néant. 

Il se leva et alla s’appuyer contre l’ouverture de la porte qui menait à la cuisine. Marianna passa à son côté et alla s’accroupir devant le meuble à CD, sous le regard de Lucien. Elle y choisit un album de Thomas Fersen qu’elle inséra dans le lecteur de la chaîne et fit défiler les pistes jusqu’à la chanson de la chauve-souris. La chose se répéta encore trois jeudis qui suivirent, et on finit par dire « Ah! c’est le jeudi chauve-souris. »
Marianna marchait à côté d’Alfonso, ils étaient en train de traverser la place principale. Ils passaient au niveau d’une statue dressée en l’honneur d’un héros de la guerre. Alfonso songeait à ce que voyait sa fille en regardant la statue. Un personnage de roman? Avec les vertus qui vont avec? Un cimetière en plein milieu de la place? Parce que c’était là qu’on enterrait les héros? En pensant à travers Marianna, il développait une pensée qui était sienne. Mais il n’avait pas directement accès à cette pensée. Il lui fallait aller la chercher dans le monde invisible de son enfant pour qu’il parvienne à l’énoncer. Il imaginait ensuite ce qu’un homme politique verrait dans cette statue. La mémoire de son pays, certes, mais aussi, ces mêmes vertus romanesques que Marianna pouvait percevoir. Alfonso voyait ces qualités de héros dans la posture de la statue, qui le répugnaient. Il posa finalement ses yeux sur Marianna qui ne regardait pas la statue, mais tout ailleurs. Il se sentit alors convaincu de faire partie du même monde qu’elle. Quand, plus tôt, il avait mis une musique qu’il aimait dans le salon, elle était venue lui en demander le titre. Puis elle s’était allongée sur le tapis, avait mis un coussin sous sa tête et s’était mise à lire. Ils faisaient alors, selon Alfonso, partie d’un même nuage. Il n’y avait pas entre eux ce rideau sombre qu’il y avait entre les différents flux et courants qui sont en éternel conflit dans l’air, qui ne se regardent pas et qui s’imaginent comme des monstres lointains. Alfonso et Marianna partageaient une même tranche de pain, des mêmes placards, un même lit, une même odeur, défendaient le même château fantomatique. Ils étaient les deux flancs d’une vallée parcourue par une même rivière. La place sur laquelle ils marchaient était foulée, au même instant, par d’autres gens, mais ils ne les voyaient pas, ils ne voulaient pas les voir. A l’origine, il semblait que ces places étaient plutôt des forums, des lieux de rencontres. Mais c’étaient à présent des lieux de discorde silencieuses. Dans une dimension suspendue non loin, Alfonso et Marianna couraient en évitant des flèches qui s’abattaient sur eux, mais le monde le plus palpable et intelligible était d’aspect tranquille. Il y avait seulement en lui quelques traces des conflits des mondes invisibles, comme cette statue à côté de laquelle ils marchaient.

Au dessus du Zorn
pour l’instant ça se passe bien

Partie 3

La fin d’une saison

  • – « Tu n’avais pas l’air de me croire quand je te disais qu’il y aurait de nouveau un automne juste après cet été. Pourtant, nous voilà à manger des pommes comme l’année passée. J’ai cru percevoir que tu avais envie que la vie s’arrête, l’autre jour, quand nous étions dans la cuisine avec le vieux Chèrandou. Ah, tu ne disais pas grand chose ce soir là. Tu sais, moi ça ne me fait pas peur quand tu ne dis rien. Il t’a traité de couillon, ça t’a énervé mais tu n’as rien dit. Tu aurais pu lui dire que tu n’aimes pas qu’il te traite de couillon. Bon, dis-moi comment tu vas. Ca sent bon, einh? Il est encore tôt, c’est pour ça. Cette odeur là. Ca me donne envie d’appeler mes proches. Oup! Là! La racine, fais gaffe… Allez lève-toi, on continue. On chante? Non? Ok. Eh oh, on n’est pas là pour se rendre la vie difficile, einh? Tu veux pas qu’on chante, on chante pas. Point, barre. Eh, ça me fait penser. Ca ne t’a pas dérangé que je prenne quatre carottes? J’ai vu que tu en prenais d’abord deux, mais je me suis dit qu’une de plus dans l’après midi nous ferait le plus grand bien. T’as pas peur pour cette nuit? Allez, n’en parlons pas. C’est quand même un plaisir ces vestes techniques. Hop, les bras au dessus de la tête, pas de problème si je dois grimper, ça frotte pas. Super les aérations. On a bien fait de prendre deux baguettes, il me semble. Rien qu’avec les tartines de ce matin, déjà une entière de disparue. C’est fou! C’est fou, tu as senti? Déjà? Déjà un semblant d’odeur de clémentine dans cette fumée d’automne. Ca alors. Tu vois, on ne peut pas arrêter le temps, il arrive déjà. L’hiver est juste derrière les arbres là bas. Hâtons-nous. Une fois dans la forêt, ça va monter assez raide. C’est là qu’est l’entrée du bois, on y va? 
  • « Attends. Regarde. Il y a quelqu’un là bas. Ca n’est pas anodin. Tout à l’heure je te disais que l’hiver était là, j’ai l’impression que mon intuition prend forme, qu’elle s’est matérialisée dans cet inconnu qui approche. Il va probablement nous délivrer un message chargé de mystères, de symboles… Bonjour! Comment allez-vous? La route a-t-elle été… Oh! Comment? Non, là vous vous montrez désobligeant, je vous demande de vous expliquer sur le champ. Ce n’est vraiment pas gentil de votre part, nous vous laissons. Viens, viens. Ne restons pas un instant de plus près de ce personnage grossier. Il pourrait nous refiler un cafard incurable. Ca alors, quelle méchanceté! Tu as entendu ce qu’il a dit? Jamais je n’aurais imaginé faire une rencontre aussi malheureuse dans cette région. Ah! Tu sens ça? Ca sent les bonbons la vosgienne, là. Voilà, respire bien, profite. Qu’est-ce que je suis content qu’on passe du temps ensemble. De plus, c’est agréable d’être avec quelqu’un qui a le même rythme. Ha! Ha! J’en ai connu des nullosses. Ah oui oui. Non, sincèrement, tu as une belle démarche, tes hanches se balancent bien comme il faut, on dirait un daim. Un beau daim. Les bras, parfait. J’ai même du mal à te suivre parfois.
  • « Waou. Super la vue. Attention, te penche pas trop là. Il a plu hier, l’écoulement de l’eau ça fragilise l’ancrage de la roche. Je m’y connais. Par temps sec je t’aurais dit ok, à la limite. Mais là je préfère pas prendre de risque. Tu vois les coulées grises, sur la falaise plus bas? C’est l’eau qui ressort par des micro trous, elle passe par des mini cavités dont tu ne peux même pas imaginer la complexité du réseau. C’est absolument dingue. On est en train de marcher sur un vrai gruyère. On dirait pas, einh? On ne peut pas voir ces choses là. Méfie-toi, quand la neige fond, quand il pleut, ou quand la chaleur revient. Tout ça, c’est des facteurs d’A.CCI.DENTS. Ca a un air compact, et lourd, mais ça se dilate, comme les pommes de pin. On ne fait pas attention, parce qu’on ne peut pas directement sentir ces choses, il faut l’expérience de quelqu’un qui connait pour arriver à les percevoir, les anticiper. Tu sais que tu peux prévoir la météo en regardant les pommes de pin? Non, évidemment, tu ne peux pas dire s’il y aura du vent dans les prochaines heures avec cette méthode, ce n’est pas une science exacte, mais c’est une petite astuce de baroudeur.
  • « Si tu veux te fabriquer un bâton, tu prends une branche déjà au sol, tu ne l’arraches pas à un arbre en bonne santé, nom de Zeus. Pourquoi tu ne t’achètes pas des bâtons à décath comme tout le monde? Tiens? J’ai cru entendre quelqu’un chanter. Parfois je pars dans des rêveries tout à fait délicieuses. Attends. C’est quoi cet air que tu siffles? Naaaa… nana.. na. nana, na. C’est les wou? Les who, oui. Ah super. Tout une époque. Ca continue, par ici. On va entamer la dernière montée de la journée. Le sentier qui grimpe n’est pas très intéressant, mais il mène à un nouveau point de vue qui en vaut la peine, fais-moi confiance. 
  • « Pas facile, einh? Voilà… C’est tout là. Le troupeau de brebis flottant. Au-delà? c’est la rivière. Elle est cachée par la vapeur, elle a chaud. Regarde comme elle est fumeuse. Ca me fait penser que je t’aime, gros couillon. »

Partie 4

Une réponse tardive

———————————–

Frodon : Quelle pitié que Bilbon ne l’ait pas tué quand il en a eu l’occasion!

Gandalf : De la pitié ? Mais c’est la pitié qui a retenu la main de votre oncle. Nombreux sont les vivants qui mériteraient la mort et les morts qui mériteraient la vie. Pouvez-vous leur rendre Frodon ? Alors ne soyez pas trop prompt à dispenser mort et jugement. Même les grands sages ne peuvent connaître toutes les fins. Mon cœur me dit que Gollum a encore un rôle à jouer. En bien ou en mal, avant que cette histoire ne se termine. De la pitié de Bilbon peut dépendre le sort de beaucoup.

Frodon : Je voudrais que l’Anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé.

Gandalf : Comme tous ceux qui vivent des heures si sombres, mais ce n’est pas à eux d’en décider. Tout ce que nous devons décider c’est que faire du temps qui nous est imparti. Il y a d’autres forces à l’œuvre dans ce monde, à part la volonté du mal. Bilbon a été désigné pour trouver l’Anneau. Et dans ce cas vous aussi avez été désigné pour le détenir. Et ça c’est plutôt encourageant. Oh ! C’est par ici !

———————————–


Il faudrait parfois réussir à se souvenir que les choses continuent de se mouvoir, même au lointain. Ce qui donne une autre portée à la solitude. Si mon ami marche dans une vallée adjacente à la mienne et que je veux le rejoindre au plus vite, il faut que je continue de marcher pour le retrouver. Et ce qui peut me donner la force de marcher est ce pouvoir d’imagination qui m’est donné et qui me permet de me représenter cet ami qui marche aussi vers le fond de la combe, où les deux vallées se croisent en un col. M’efforcer de visualiser nos trajectoires sur une carte, qui tendent à se rencontrer. Ce ne sont que des  images mentales, mais il ne tient qu’à peu de choses qu’elles deviennent des objets puissants et précieux. Il est aussi quelque peu nécessaire de se persuader que cet ami dans l’autre vallée reçoit cette pensée. Qu’il y a quelque chose de la même teneur que le vent qui la transporte jusqu’à lui.


Quand Pipin et Gandalf font la rencontre de Faramir à Minas Tirith, il leur annonce qu’il a été confronté à Frodon il y a environ deux jours. Cette nouvelle leur redonne un grand espoir, car leur esprit est de nouveau apte à s’imaginer les mouvements de Frodon au-delà des arbres. De plus, le fait qu’un personnage aussi puissant que Gandalf puisse ressentir un tel soulagement à l’écoute de cette nouvelle, apporte une toute autre ampleur au réconfort qu’elle procure. Car Gandalf est un Istari, un ordre dont les circonstances de son apparition en terre du Milieu demeurent très obscures aux yeux des hommes, et il est difficile de percevoir ce qui traverse son esprit. Ainsi, la vision de son approbation quant à la pensée que Frodon soit en bonne voie, tient d’un même réconfort que celui d’avoir la certitude que le vent transporte les pensées au dessus des flancs des combes. Un vent dont on a du mal à s’imaginer son origine. 


Je m’étais rendu sur les bords du Tarn, cela faisait longtemps que je voulais retrouver cette rivière à laquelle il m’arrivait souvent de penser, pendant l’année, en ville. Je n’arrivai que le soir et il faisait déjà frais dans les gorges, mais je voulais tout de même essayer de me baigner. Puisque j’avais attendu pendant longtemps ces retrouvailles avec la rivière, je ne pouvais que désirer que cette nouvelle rencontre soit douce et sans difficulté. Mais je n’avais pas été assez courageux, je n’avais pu rester que très peu de temps dans l’eau froide. Je n’arrivais pas à profiter comme il se doit de cette rivière que j’aimais. Je sortis donc rapidement, ayant à peine mouillé mon corps, et je posai mon regard jusque là où le Tarn s’enfonçait et disparaissait dans un tournant. J’attendais désespérément une réponse, un message de la rivière, un « c’est chouette de te revoir ». Mais rien, et il m’était impossible de dissimuler la superficialité de mon trempage, qui avait été bref et partiellement assumé. C’aurait été, tout de même, la moindre des choses que d’effectuer une baignade digne de ce nom, tremper correctement le visage et les cheveux, faire des brasses franches avec les bras, expulser des ondes sincères, après ces plusieurs années où je n’étais pas venu. Quand j’étais de nouveau sec, je me mis dos à la rivière et me laissai tomber de toute la hauteur de mon corps, produisant un grand claquement qui troubla le silence de la vallée. Mais même ce caprice n’obtint aucune réponse, aucun signe qui pouvait s’interpréter. Je sortis de nouveau de l’eau et partis dormir. Les deux jours suivants, je ne trouvais pas d’endroit propice à se baigner. Pas de plage de rochers, ou bien pas de fond pour nager. Je longeais simplement la rivière qui était en contrebas, et qui demeurait inaccessible. 
Ce n’est que plus tard, de retour en ville depuis déjà quelques mois, que je reçus une pensée qui provenait de la rivière. Je revis cet instant où j’avais essayé d’entrer dans l’eau froide, et cette vision me fit sourire avec un air apaisé. Je ne revis pas cet instant sous l’angle désagréable dans lequel je l’avais vécu et que je n’avais pas pour autant oublié. Mais seul subsistait en moi un souvenir doux et intime, que je partageais avec la rivière seule, dans la nuit froide, ou bien avec quelques ragondins tout au plus. J’avais accès à cette pensée rassurante qui me montrait que la rivière continuait de couler au lointain, qu’elle ne faiblissait pas.

Partie 5
Un coing de paradis    

Profite-t-on jamais assez d’un pot de miel? Et de la fin de la journée. La fumée des jours et des soirs froids. D’un coup de téléphone agréable. Croiser le regard d’un mouton, d’une vache. Tous les pots de confiture disparus. Les fromages de brebis oubliés. Les mails importants marqués de jaune. Une cuisine avec un beau carrelage. Des carreaux de terre, avec des motifs jaune et vert. Un poêle en fonte. Le four dans la cuisine qui fait office de chauffage central. Des draps qui traînent parmi des cendres douces, un reste de croustade. un stade qui trempe dans la fumée au pied du Montcalm. Une source sulfureuse marquée d’une étoile, une bougie allumée, plantée au goulot d’une veille bouteille de cidre. Le vide de la marmite en cuivre, la crème épaisse. Toujours cette odeur de fumée, agaçante de beauté, qui se traîne et qui chuchote dans les fossés. Le chagrin de l’air, qui gagne chaque coin de buée, et chaque début de saison. Qui vient révéler les souvenirs les plus lointains, chaque message et chaque surnom reçus. Pitchoune, lapinou. Ce pot de confiture où il était écrit « perdu dans un coing de paradis » . Dormir à côté du feu qui ronfle. Les portes des placards qui ont des clefs pour poignées.

Nouvelle fenêtre
>> Je fais pomme N
j’ai une
Nouvelle fenêtre
j’assiste en
direct à une création
littéraire
sonore
video
web
Nouvelle fenêtre
m’emmène vers d’autres lieux : de chez moi, de là où je suis
Voici une galerie, un vernissage, un événement, un lieu à soi, un espace de lecture, de création, d’échange.
Lise Hay à résidé du 19/03/2019 au 29/03/2019
site de l’auteur pour faire de la pub

voici le résultat de sa production >>>>>

/ /
Titre de l’article
Auteur
date de résidence 19/03/2019 - 29/03/2019
Nouvelle fenêtre
>> Je fais pomme N
j’ai une
Nouvelle fenêtre
j’assiste en
direct à une création
littéraire
sonore
video
web
Nouvelle fenêtre
m’emmène vers d’autres lieux : de chez moi, de là où je suis
Voici une galerie, un vernissage, un événement, un lieu à soi, un espace de lecture, de création, d’échange.